> EDITOS de la lettre d'information de l'Atelier du Plateau / Théâtre Ecarlate

n°39 - janv/juin 13

Un peu partout à Paris et ailleurs, des lieux dédiés aux spectacles vivants voient leurs portes se fermer, leurs voilures diminuer. On peut toujours trouver de bonnes raisons objectives et comptables à ces fermetures ou fragilisations mais aucune ne semble recevable face au désert qu’elle crée, à la diversité artistique qu’elle étouffe, à la vie qu’elle recale. Ces lieux (le Paris Villette, le Lavoir Moderne, l’Avant Rue et tant d’autres…) sont des catalyseurs de poésie, des foyers de résistance implantés au plus près des pavés, au fond des gorges d’immeubles, au cœur de quartiers populaires.
Ces lieux sont indépendants dans leur fonctionnement, leurs choix artistiques, leurs horaires d’ouverture, leur vitalité, leur audace. Cependant, ils dépendent nécessairement des regards et finances des institutions publiques. Et ceux-ci soutiennent modestement mais tenacement leurs actions. Mais l’époque semble gloutonne de sacrifices. Et pourtant, croyez-nous, ces lieux dont nous nous sentons proches par l’histoire, la liberté, l’ambition artistique ne coûtent pas très chers en deniers publics, au mieux quelques lacets dans une usine de chaussures. Alors pourquoi sommes-nous régulièrement menacés d’extinction ?
Il est vrai que si les scientifiques ont depuis longtemps alerté sur la disparition irréversible de certaines espèces (la morue, le thon rouge) – je m’y connais mieux en poisson et en théâtre qu’en plantes, insectes, animaux terrestres ou industries lourdes – rien n’empêche que l’on s’entête à finir le travail.
Nous ne demandons pas à être protégés par des mesures d’exception, mais d’exister dans le dialogue, l’imagination, le soutien réciproque.
Pour cette nouvelle année, nous ouvrons notre lieu un peu plus qu’à l’ordinaire. Nous pratiquerons sans compter l’accueil d’artistes sous la forme de résidences, de cartes blanches, et passerons allègrement du théâtre de texte à la musique d’aujourd’hui, au mime contemporain, à la méchanceté du clown.
De Jean Zay à Jean Nicoli , en passant par « La connerie des siècles » de Jean-Luc Raharimanana et Alex Grillo, de Georges Perec vu par le musicien Gaspard LaNuit à l’oeuvre prolixe et punk de Jean-Luc Le Ténia reprise par Thomas de Pourquery, il sera question de résistance. Celle des hommes batailleurs, celle de la parole singulière face au « mainstream », celle des souterrains de l’histoire. La fête sera aussi à l’oeuvre sous la forme d’anniversaires (vingt ans pour l’ensemble Laborintus, un peu plus de dix ans pour Ludor Citrik) et de naissances (trois sorties de disques).
Notre propos pour cette nouvelle année sera de comptoir, celui sur lequel on s’épanche, celui sur lequel se susurre du neuf, à l’improviste, au détour des rires ahanés et grinçants, des débats épiques, des fantaisies, des débordements.
Approchez donc de notre baraque à invention, où nous affirmons l’essence de notre résistance selon l’adage : "Rester ! Ici Rester ! Je sens que des oiseaux sont ivres. "

n°38 - sept/déc 12

Des restes de canicule sur la peau, nous observons les inscriptions calendaires de nos rendez-vous pris avec les artistes et le public pour les mois à venir. Pour l’heure, ces rendez-vous sont rassemblés dans un tableau Excel coloré. L’avenir est là avec ses surlignements, ses italiques, ses noms de groupes, d’artistes, de projets. Une feuille A4 contient toutes ces prophéties merveilleuses de sons, de mots, de corps qui vont nous accompagner. Feuille de route, carte postale poétique, l’eau nous vient à la bouche. Nous voici troublés et excités par cet avenir, mais qu’est-ce à dire ? Que dit l’avenir ? En préambule, disons que notre lieu abrite essentiellement des créations, des rencontres impromptues, du travail en cours. C’est-à-dire du pas encore montré, des objets artistiques non identifiés, frais comme la bise, truculents comme un secret, aux lisières de l’établi et du fini. Disons le tout de suite. Tout va être merveilleux. Tout va être insensé. Tout va être réussi.
Ou peut-être l’inverse, ou l’un et l’autre.
L’Atelier du Plateau est un lieu pour jouer très sérieusement avec l’instant présent. D’ailleurs, les artistes que nous invitons ont des noms de compagnies évocateurs : l’Immédiat, l’Imprévu, Intensités, Dissonances, Cairn, comme autant d’impulsions à révéler les grâces, les accidents du présent. Moment unique de la naissance d’une langue, d’une œuvre, qui se plante dans nos yeux, ouvre nos fossettes à l’interrogation, aux clameurs.
Loin des certitudes, de ces prédictions résolument sombres de crises en tous genres, de peurs si vives qu’elles finissent par paralyser toutes rêveries et actions, nous cherchons à être un lieu où s’autorisent les doutes, les contradictions, la liberté.
Nous vous invitons, pour cette rentrée, à goûter avec nous à l’art du présent, à résister à la fadeur ambiante, à vibrer pour l’inconnu. En solo, en duo, en troupe, nous déchiffrerons facétieusement l’avenir.

n°37 - janv/juin 12

L’Atelier du Plateau est installé depuis douze ans dans les hauteurs des Buttes-Chaumont et de Belleville. Un lieu ouvert par une compagnie de théâtre autoproclamé Centre Dramatique National de Quartier. Une fabrique de spectacles, d’art, de vie, de mélanges, d’épices où se frottent les sens, les formes et les gens, qui revendique son indépendance et sa différence comme bien d’autres espaces de son espèce.
Mais en quoi sommes-nous si différents des autres lieux, qu’ils soient théâtres privés ou scènes institutionnelles ? Et quelle place pour la différence dans les politiques publiques, à l’heure où l’on entend régulièrement des voix officielles appeler de leurs vœux une séparation entre le bon grain et l’ivraie, et à stigmatiser l’étranger, le « pas comme les autres » ?
A notre échelle, cette volonté de construire des murs entre les éclectiques et les normés, les riches et les pauvres est palpable. En effet, de nombreuses politiques institutionnelles concentrent leurs efforts sur la création de grandioses établissements, voraces en deniers publics, ne laissant que quelques miettes à l’existant, à l’indépendant.
N’y-a-t-il donc pas un équilibre possible entre ces deux protagonistes, un avenir pour une diversité de lieux à tailles, géographies et manières de faire autre ? Des associations, regroupements de citoyens, issus de la société civile pour la plupart, mettent en œuvre des initiatives innovantes et s’autorisent à penser autrement la responsabilité collective et le partage des pouvoirs. Une prise en compte de ces alternatives semble, d’ailleurs, irriguer la campagne présidentielle.
Notre lieu ne souhaite pas être assigné à une marge ou à une place ; il a l’ambition de ses murs, de son équipe, de ceux qui le fréquentent, de son territoire, avec les ponts qu’il crée entre les arts et les gens.
Et pour débuter cette nouvelle année d’élections et de réflexions sur la place de tous dans notre société, notre espace renouvelle ses invitations aux bruits du monde, aux formes métissées, à la délicatesse des héros modestes. Ainsi l’on entendra bruisser la ville de Naples, la musique pop de Thaïlande… et bien d’autres qui s’élèvent contre une normalité et une uniformité par le rire, la musique, le corps, la pensée, le verbe, l’amour.

En quoi sommes-nous si différents des autres ? En guise de réponse, on s’appropriera volontiers le titre du spectacle qui ouvre notre année : « Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives », tout un programme !
Meilleurs vœux à tous.

n°36 - sept/déc 11

Et si, à l’occasion de cette nouvelle saison, nous nous préoccupions d’enthousiasme, de cette envie sérieuse, et souvent drôle, de partager collectivement du trouble, de l’émoi, du plaisir, du bruit ! Il en manque tant dans les discours ambiants.
L’Atelier du Plateau est dans une situation acrobatique. Comme beaucoup d’autres « indépendants » - lieux, compagnies de théâtre ou de cirque, labels de musique -, il multiplie les exploits et les inventions pour maintenir ses pratiques. Face à ces écarts grandissants entre établissements « chambres de bonne » et « cinq étoiles » culturels, nous nous imaginons comme un lieu de sens, pleinement éveillé aux aspérités et plaisirs des arts, à toutes les humanités singulières. Nous rendons palpables et collectifs ces plaisirs.
Nous nous pensons comme un lieu d’enthousiasme exigeant et simple, ouvert aux arpenteurs du monde qu’ils viennent du quartier, ou de bien plus loin.
Nous aimons les raretés poétiques, les petits riens des conversations tardives qui font émerger les projets décalés, les idées folles. C’est avec cette attention que nous construisons une place forte de liberté où virevoltent ciseaux de jongleurs, violoncelle maltraité, symphonie urbaine…

Soyez donc les bienvenus pour croiser politique et musique - c’est d’actualité - fêter les dix ans du festival
« l’Atelier du Plateau fait son cirque », voyager dans l’Amérique de Raymond Carver, et être ces veilleurs enthousiastes d’un art aussi populaire que savant.

n°35 - janv/juin 11

Nouvelle année. Faire des vœux.
Avoir de l’appétit pour le bonheur. Résister à l’apathie. Ouvrir les fenêtres, soulever les sourcils, regarder l’horizon. S’en réjouir.
Courir dehors. Débattre, partager. Ne pas être d’accord. Débattre encore. Aller dans les zones instables.
Ne pas chercher à tout comprendre, tout rationaliser. Sur la brèche. Aux aguets. Tendu ou décontracté selon les jours. Frotter la contrebasse et les casseroles. Braiser les écritures. Inventer des notes comme des recettes de cuisine. Sans attendre le résultat. Sans chercher l’excellence. C’est parfois meilleur quand c’est raté.
Fouiller dans les zones d’ombres pour éclairer le cerveau. Porter des amplis. Installer une rampe de skate. Conférencer, conter, cirquer.
Hérisser les poils. Parler de la guerre du Liban, des garçons et des filles. Etre ivre. Etre cochon. Etre.
Réparer les fuites. Compter pour dépenser et dépenser sans compter.
Faire, chuter, pleurer. Recommencer. Chanter.
Le nouveau programme. Tout neuf. Tient dans la poche. Format 10/17. Y retrouver ceux qu’on n’a pas vus depuis longtemps, ceux qu’on n’a jamais vus. Se laisser surprendre. Ne rien lâcher. Pester ses colères contre. Il y a de quoi. Manifester. A dix ou un million. Il y a de quoi.
Trouver le consensus radical.
Venir sur les Buttes-Chaumont. Respirer. Tiens voilà le printemps qui pointe déjà son nez.
Ah ça ira, ça ira, ça ira…

n°34 - sept / dec 10

C’est étincelant de revenir dans notre Centre Dramatique National de Quartier après avoir « coupé » avec nos courses effrénées.
On y entend des bruits du monde inédits. Une langue autre, toute neuve des traversées et racontars des suspendus de l’été. Une musique sensible où l’imagination de l’auditeur est à la mesure de l’enthousiasme du narrateur.
Et l’on entend parler de pays lointains, d’arbres poilus, de cigales taiseuses, d’ateliers de jonglage et théâtre dans des espaces brûlants, de villes vides, de ruisseaux où bronzent des chevennes et des truites, de plein air, de roches spumescentes, d’admirables torses, de longues et longues marches.
Ces séances de diapositives orales renvoient sûrement à ce que l’on cherche à essaimer durant toute l’année, à creuser au-delà de ces « coupures » saisonnières. Ainsi, nous invitons des artistes et des équipes à cultiver des langages et horizons autres, à nous entraîner dans cette zone singulière d’un art vivant.
Nous nous aventurons dans ces territoires partagés avec la détermination et les moyens fragiles d’un lieu indépendant.
Comment répondre d’ailleurs à cette question qui nous revient souvent aux oreilles : «vous vous en sortez avec tout ce qui passe ?» On tente, on imagine, on bricole, on continue, malgré les annonces de
« coupures ». Avec l’aide et l’entêtement heureux de certains prêts à soutenir nos activités coûte que coûte. Qu’ils en soient remerciés. Notre inquiétude reste cependant vive car ici ou là des lieux ferment, des compagnies licencient, et des théâtres et équipements de première classe réduisent voilures et personnels.
Nous ne désespérons pourtant pas de faire entendre aux sourdes oreilles l’importance d’endroits comme le nôtre où la réflexion, l’échange, l’étrange se cultivent et se fêtent entre humains de tous bords.
Et nous ne refusons pas l’évolution et les modifications. Ainsi, l’Atelier du Plateau accueille deux nouveaux dans son équipe et change sa formule, passant du format journal à un livre de poche. Signe de restriction budgétaire ? Volonté écologique ? Rafraîchissement ?
Nous vous attendons impatiemment dans nos murs-mots pour débuter cette nouvelle saison.

 

n°33 - avril / juin 10
Voici donc le printemps et son lot poétique, politique et biologique de reverdie. Des élus régionaux tout neufs dont on espère un appétit d’art et d’idées, des arrivées massives d’oiseaux migrateurs apatrides plein de pépiements bruyants, des bras nus, des jours longs. On en oublierait presque les dangers de fermetures temporaires pour raisons économiques, de baisses de personnels qui menacent tant de théâtres, de laboratoires de recherche, d’écoles. La liste est si longue qu’elle semble concerner à peu près tout le monde. Heureusement notre mémoire vive nous invite à rester agissant en battant le pavé pour tenter une nouvelle fois d’arrêter la machette des obsédés de la réforme. Encore faut-il que quelqu’un entende les colères et revendications d’utilité publique de la rue et n’y voit pas que des griffonnages corporatistes. Il suffit parfois d’écouter pour comprendre le bien-fondé d’objections légitimes et somme toute au service de la collectivité.
Alors, où en sommes-nous à l’Atelier du Plateau ?
Printemps joyeux ou sombre ?
C’est en toute liberté, avec cette préférence élective pour des artistes sans chapelle venus des périphéries de Bamako, Londres, Bordeaux, New York, Paris, Vendôme, que nous éclaircirons nos horizons. Et nos ripostes seront clownesques, furieuses, musicales, sincères, scabreuses.
Alors, où en sommes-nous ? Au début ou à la fin ?
Poussez donc notre porte pour goûter et partager ces irrésistibles mijotements.
Matthieu Malgrange.

n° 32 - janvier / mars 10
A-t-on idée d’être encore un lieu pluridisciplinaire alors même que, depuis plus de dix ans, de très nombreux spectacles, expériences, lieux, s’écrivent dans le mélange des arts ? C’est même aujourd’hui une évidence, une coquille presque vide, de confronter les genres. Et pourtant, chaque fois qu’on s’y frotte, on s’aperçoit que cet alliage ne va pas toujours de soi. Cela demande une écoute particulière, une mise en danger de nos us et coutumes esthétiques, une remise en cause de notre perception. Les heurts et déconvenues de ces mélanges sont à la hauteur de leurs ambitions. On en sort plein de « grandissures » et d’ouvertures, superbement déréglé.
A-t-on idée d’être encore un lieu pluridisciplinaire ?
« Bon qu’à ça » rétorquait Beckett lorsqu’on lui demandait « Pourquoi écrivez-vous ? ».
On s’arrogera volontiers cette réponse pour définir les contours de notre lieu à plusieurs variables.
Un lieu pour se connaître plutôt que de s’y connaître, un lieu sans spécialiste, qui façonne son identité au gré des rencontres tel un caméléon qui ne changerait pas de couleur.
Un lieu où le format se réinvente pour chaque équipe, chaque spectateur, un théâtre « sur mesure » où l’on fait des retouches d’artisan.
A-t-on idée d’être encore un lieu pluridisciplinaire ?
Au seuil d’une année nouvelle où l’on apprend régulièrement, par courrier administratif lapidaire, des suppressions et baisses radicales d’aides institutionnelles envers des structures artistiques indépendantes comptant souvent parmi les plus innovantes, alors même que nos salles sont souvent pleines d’un public imaginatif et d’artistes forant des matières sensibles ; on s’interroge sur les arbitraires de nos dirigeants.
Oui, nous avons des états d’âme, mais nous poursuivrons hardiment nos correspondances avec vous tous.
Tout cela avec la légèreté, la poésie, l’humour qu’il se doit. Sans rien s’interdire.

Une décennie de liberté, d’invention, c’est à cela que nous vous convions.

Bonne année.

Matthieu Malgrange.

 

n° 31 - septembre / décembre 09
À quoi sert un espace de création, de rencontres, d’interdisciplinarité, de proximité, un Atelier du Plateau ? On rentre de vacances, on est resté quelque temps en jachère, on a « coupé » comme on dit et chaque fois la question nous ouvre ses portes  : A quoi ça sert ? À quoi sert l’art tel qu’on le fabrique, à quoi servent tous ces tracts annonçant des milliers de spectacles à Avignon ou Paris ? Sommes -nous rassasiés de découvertes ? Avons-nous peur d’être des imitations de nous -mêmes se reproduisant comme des faux billets pâles ? Sommes-nous encore prêts à une forme naïve d’insurrection poétique et à lancer des pierres à notre belle langue française ? Voulons nous raconter des histoires que nos enfants pourront comprendre, casser les  jouets linguistiques en milles morceaux joyeux, écouter la puissance d’un style personnel ? Sommes nous des briseurs, des continuateurs, des receleurs, des trublions, des bavards ?
Peut-être qu’un lieu, comme le nôtre, n’a d’autres vocations que de clamer la grandeur de l’inutilité. Être ce lieu de l’éclectisme fait de rencontres où l’amitié, la colère, l’exigence, la douleur, la clownerie, la douceur, toutes ces formes d’affirmations singulièrement universelles se disent comme autant de frontières à franchir.
Aussi, nous vous invitons à glaner les mots et les sons de nos nouvelles moissons.
L’heure d’été chutera à l’occasion de notre huitième édition du festival de cirque qui rassemblera, cette année encore, plus de quatre-vingts artistes.
Et nous passerons le mois de décembre, une fois n’est pas coutume, au parc départemental Jean Moulin-les Guillands de Bagnolet. On y installera, pour trois semaines, un chapiteau de 14 mètres, une buvette dans un camion théâtre, un spectacle aux accents de conte urbain, deux concerts. Sans oublier les 14 caravanes de la Fabrique des Petites Utopies, compagnie indépendante de Grenoble, avec qui nous préparons cette aventure depuis deux ans.
Alors, continuons à nous demander : À quoi ça sert de rêver ? À quoi ça sert d’aimer ?
Notre porte reste ouverte à tous les courants d’air. Servez-vous.

n° 30 - avril / juin 09
Vous la sentez la crise ? Elle vous fait mal en haut ou en bas ? Au foie ou au doigt ? À l’école ou à la culture ?
À l’hôpital ou à la recherche ? Ce n’est pas une douleur locale mais générale, dites-vous ? Mais nom de Dieu, regardez-vous ! Vous êtes en pleine santé !
Sommes-nous donc tous des hypocondriaques, des fabricants de malaises, des mythomanes de la précarité ?
À entendre la fermeté du grand médecin de ce pays, il semble qu’il faille se résoudre à être plusieurs millions de malades imaginaires, réclamant des soins impossibles à prodiguer. Mais qu’on ne s’inquiète pas, cela va s’arranger. Pas la peine de crier, cela va s’arranger. Laissons travailler sereinement les comités de suivi et de réflexion, les conseils de création, les centres de ressources, laissons fleurir les plans de relance, de sauvetage, les contrats d’urgence, laissons passer les suppressions de postes, de budgets, laissons briller les indicateurs, les études d’impact, les statistiques, les évaluations… Et cessons de rechigner.
Étrangement, ce tourbillon d’intentions et d’analyses a pour effet d’accroître notre malaise.
Sommes - nous assujettis à cette fatalité attentiste ? À une déréliction collective ?
De-puis bientôt dix ans que nous tenons les hauts murs de l’Atelier du Plateau, murs qui tintent de l’absence de son créateur Gilles Zaepffel et d’autres brillants, furieux, généreux, provocants, fédérateurs qui ont construit de leur enthousiasme ce lieu, nous sommes persuadés que l’on peut changer le monde, grain par grain, par d’infimes gestes et conspirations qui, invisiblement, finissent par émerger.
Depuis bientôt dix ans, des artistes, compagnies, slammeurs, journalistes, plasticiens, poètes, citoyens n’ont cessé de tenter d’ouvrir nos horizons esthétiques, de partager leurs intuitions utopiques, de mettre des mots sur nos invisibles extravagances.
Et c’est dans cet esprit de transformation permanente, d’éclats souterrains, de débats que nous nous attelons à prolonger la vie rêvée de ce lieu.
En mai, un beau mois pour modifier le monde, l’Atelier du Plateau aura 10 ans, et vous convie à emprunter ses routes imprévisibles.
Matthieu Malgrange

 

n° 29 - janv / mars 2009
Pour cette nouvelle année, où l’omniprésente « crise » scintille partout comme un caducée, l’Atelier du Plateau n’a pas de plan de sauvetage. Il fait des vœux fous d’enthousiasme, de découverte, de résistance accrue à la tiédeur, et à l’abattement.
Inventons. Osons. L’Atelier du Plateau s’associe ainsi à la Fabrique des Petites Utopies, compagnie de théâtre itinérante basée à Grenoble, pour fabriquer un spectacle démesuré autour du mythe de la Tour de Babel. Deux compagnies réunissent leurs équipes permanentes et mettent en commun leurs forces esthétiques et administratives, c’est-à-dire un metteur en scène, un auteur, un scénographe, une assistante à la mise en scène, deux musiciens, quatre circassiens, cinq comédiens, deux administrateurs, deux cuisiniers, deux chargées de diffusion, quatre techniciens, deux constructeurs. Un chapiteau de 12 mètres de hauteur à la contenance de 400 places se construit pour l’occasion. Une cinquantaine d’amateurs de 17 à 77 ans des communes de Voiron, Cran-Gevrier, Grenoble, s’activent chaque semaine dans des salles municipales, des salles de classes, d’anciennes Maisons pour Tous à étoffer ce projet  de leurs propositions.
Le spectacle vivant n’est pas un art de la solitude, il est collectif, sans cesse en train d’inventer de nouvelles règles, de nouvelles astuces pour échapper à la normalisation et créer d’autres modèles économiques et sociaux où la solidarité, la diversité, la ténacité, l’imaginaire sont notre programme commun.
C’est que nous croyons essentielle l’alliance avec des structures, des artistes, des citoyens pour résister  à l’appauvrissement généralisé, et mettre en réseau des grains d’intelligence et des bulles de liberté.
Les idées ont encore le champ libre pour passer les horizons les plus imprévisibles, et se bonifier à chaque brassage. Et de raconter en mots, en musique, en amateurs, en magicien les pétillements et les vides de notre monde.
Meilleurs vœux.
Matthieu Malgrange

 

n°28 - sept / décembre 2008
Mais dans quel monde vit-on ?
Il est frappant que pour cette rentrée cette effarante interrogation nous saute à la gorge. Peut-être l’éloignement de l’été et une incurable naïveté nous avaient fait espérer que nous retrouverions un monde vif, coloré, prêt à en découdre avec la bêtise et la violence.
Quel désarroi ! Le voilà au contraire qui nous snobe de ses certitudes pessimistes à coup de récession, d’apocalypse écologique, de mondialisation paranoïaque.
N’y a-t-il aucune étincelle commune pour l’inattendu, la curiosité, le trouble esthétique, les transports amoureux,… tous ces petits plaisirs de l’âme et du corps essentiels que nous encourageons, pratiquons, défendons et qui semblent aujourd’hui inutiles aux pouvoirs publics.
Nous qui sommes à la tête d’une micro entreprise culturelle, sommes-nous  des privilégiés coupés du « vrai » monde, des « vrais » gens, des « vrais » problèmes ?
Nous subissons la distorsion permanente entre les discours politiques et les actes, entre les budgets somptuaires alloués aux équipements culturels de première classe et les économies demandées aux plus fragiles, entre le délai promis par l’entrepreneur pour effectuer ses travaux et la réalisation de ceux-ci, entre un fléchage de plus en plus autoritaire des circulations routières, humaines, morales et un réel arbitraire qui nous laisse à la porte.
Certes, ces distorsions ne sont pas nouvelles mais en ces jours funambules, elles s’accumulent d’un air assumé et normal nous laissant rêveurs. 
Pour parer à tous ces brillants constats notre petit lieu s’attache donc à rassembler des inventifs de divers territoires qui n’hésitent pas à venir en voiture ou avion de Lettonie, du Bénin, d’Allemagne, d’Italie jusqu’ici. Car, entre nos murs, nous nous enorgueillissons de pouvoir fédérer et écouter l’écume de la différence au travers d’artistes et de citoyens aux âges, expressions, engagements, styles foisonnants et variés. Et pour cette rentrée, nous maintenons nos entrées à des tarifs ouverts à toutes les poches, ce qui n’est pas anecdotique, en ces périodes où tout se compte. 
Que les parapluies des mouillés s’essorent dans notre sas, qu’un enfant s’endorme sur nos petites chaises, ou que l’odeur d’un rougail de saucisses persiste lors de nos représentations et nous serons heureux.
Au plaisir de vous voir pousser notre porte.

                                                                                                Matthieu Malgrange

n°27 - avril / juin 2008
« Comment ça va en ce moment ? » « Très bien, à part que le Ministère m’a annoncé une baisse de 5000 euros et l’arrêt de toutes les subventions concernant les ateliers de pratiques artistiques, mais à part ça, ça va » « Et toi comment ça va ? » « Oh ! moi, je comptais sur une aide mais finalement on ne rentre pas dans les critères » «  C’est comme moi, pour mon projet il me faut trente dates à Paris, pour l’instant j’en ai huit, mais ça va aller » «  C’est absurde ces critères de nombres, on aime un projet ou on ne l’aime pas »  « Et vous ça va ? » « ça va très bien surtout l’autre jour pour la slam session de Dgiz » « ça fait combien de temps qu’il est en résidence à l’Atelier du plateau ? » «  C’est comme sa chambre l’Atelier du Plateau et l’autre soir pour sa slam, il avait rassemblé une communauté de corps et de mots…!» « On était loin des Ministères, on était dans l’improvisé et l’urgence » « Il nous a réveillé » « ça me fait penser au rock » « Un spectacle sur le rock pour le printemps ça va ? » «  Et après ça,un concert sous casques allongé sur des coussins , la terrible histoire vraie d’un fil-de-fériste qui ne manque pas de courage, la venue d’un rappeur béninois nommé Sergent Marcus, les derniers épisodes du feuilleton Rosalie, ça va ? » « Tu crois que ça amènera du public » «J’ai une théorie sur le public, il y a le vrai et le faux public » «  Un peu comme il y a les vrais et faux électeurs ? » « Pas du tout, le vrai public, c’est le public rêvé, celui qui n’est jamais venu et qui paie sa place, tandis que le faux public, c’est celui qui est déjà venu, et qui paie également sa place » « C’est quoi la différence ? » « Le faux public, c’est un homme engagé, militant, tandis que le vrai public, c’est un homme nouveau, original » « Et le public abstentionniste ça existe ? » « Tu es sur que ça va ? » « Je te dis que ça va, j’ai envie de faire un poème » « Un poème qui parlerait des fleurs et du Ministère ? » « Un poème qui commencerait par cher public » « Un poème pour toi ».



n° 26 - janv/mars 2008

Il faut certainement un désarroi et une colère inimaginables pour saccager le bureau du directeur de la Direction Régionale des Affaires Culturelles d'Ile-de-France, comme l'a fait Bartabas.
Cet état de colère, de ras le bol, bnous le comprenaons plus que jamais, nous, petit lieu indépendant, accueillant, produisant, tenant avec des bouts de ficelles et toute l'énergie poétique dont nous sommes capables un lieu culturel de proximité. En effet, chaque année, les sommes allouées par l'Etat à notre lieu baissent généreusement, tandis que, parallèlement, un arsenal complexe d'objectifs, d'évaluations, d'audits et de lois nous somme de rendre des comptes détaillés sur nos faits et gestes.
Comment rester audacieux quand le contrôle, la surveillance, la culture du chiffre nous obligent à troquer la réflexion et le sens pour la comptabilité ?
Face à l'arbre à palinodies de nos hommes d'Etat, nos seules armes sont ces plaisirs que nous partageons avec vous citoyens musards, curieux de gauche et de droite, qui chaque année, un peu plus nombreux, fréquentent nos propositions variées.
Nous sommes conscients qu'un lieu comme le nôtre vit des envies partagées d'un public et d'artistes aux imaginaires rassembleurs, remuants, incongrus et parfois même inintelligibles.
Ces imaginaires, depuis huit ans, nous les avons traversés avec vous, pilote de ligne, professeur, chômeur, entrepreneur, étudiant en informatique, en lettres, en musicologie, ne commerce, musicien, postier, enfant, sociologue, architecte, élu, éducateur de rue, journaliste, jardinier, sortant de prisons...
Nous formons donc le voeu pour cette nouvelle année de continuer à rassembler sous notre verrière des citoyens et des artistes éclectiques, malgré ce "ciel bas et lourd" du désengagement de l'Etat.
Pour éclaircir notre horizon, sachez que l'Atelier du Plateau commence cette année avec une équipe renouvelée et stimulante, prête à accompagner durablement nos utopies.

Meilleurs voeux.

Matthieu Malgrange

n° 25 - sept/déc 2007
L’équipe de l’Atelier du Plateau a profité de l’été pour s’égarer en grande compagnie - une trentaine de personnes - pendant trois semaines à Cotonou au Bénin. Avec la grande complicité de l’Ensemble Archimusic. Trois semaines à échanger avec des comédiens, musiciens, couturières, écrivains, vendeurs d’essence, acrobates, rieurs, serveuses, menuisiers, à ligaturer des bambous, inventer des formes hybrides, tomber malade ou enceinte, être heureux avec ou sans électricité, slammer en fon et en français, inventer un festival « Paris/Cotonou».
Et ça fait du bien de sortir de chez soi, de marcher dans des rues bruyantes, sableuses, colorées, d’écouter résonner notre belle langue française dans des corps et des bouches d’ailleurs.

Et fraîchement débarqué de cette aventure, l’Atelier du Plateau voit son existence menacée par une plainte pour nuisance sonore. Ce bruit du monde que nous revendiquons dans les créations que nous accueillons, voici qu’il crie son mécontentement. Nous avons, en effet, dépassé de 13 Db la limite autorisée par la loi. Pour remédier promptement à ces abus et ne pas mettre en péril notre lieu, nous avons donc décidé de faire débuter les spectacles à 20 heures et de procéder à des aménagements phoniques. Souhaitons que ces isolations nous rendront notre légalité et ne nous isoleront pas des artistes, publics, voisins qui soutiennent nos activités.

Nous comptons donc sur votre bienveillance pour chuchoter au fond de notre impasse. Cependant, nous espérons que, certains soirs, des voix, aussi engageantes et bouleversantes que celle de l’auteur congolais Sony Labou Tansi, s’éléveront pour dire et redire leur précieuse singularité d’artiste :
« J’écris pour qu’il fasse peur en moi. J’invente un poste de peur en ce vaste monde qui fout le camp. À ceux qui cherchent un auteur engagé, je propose un homme engageant. »

Bonne arrivée à l’Atelier du Plateau.
Matthieu Malgrange


n° 24 - avril /juin 2007

Tu as choisi ? Tu votes contre ? Tu es indécis ? Tu t’en fous ? Tout sauf lui et lui? C’est ça ? Et l’Atelier du Plateau ? A quoi ça sert un lieu culturel ? Près de Belleville. En haut.

Nous sommes un lieu qui vit et respire de la différence, de l’envie de dire et faire autrement. Avec ceux, citoyens de tout horizon, qui ne se satisfont pas de la commercialisation de la culture, ne supportent pas cet air nauséabond au jus raciste, où l’arrogance, le tout répréssif et l’auto satisfaction l’emportent sur la poésie, la singularité, la diversité.

Et d’ailleurs, pour ce printemps politique, nous avons choisi d’accueillir des gens qui affirment et assument leur différence, leur curiosité éclectique, leur sincérité. Sans arrogance. Des artistes qui inventent et écrivent, dans les marges, des mots et notes essentiels.
A l’instar de Pia Divoka, jeune auteur, dont le premier texte parle si bien de la possible reconstruction après avoir touché l’inhumanité de près, ou de diseurs, improvisateurs, danseurs, musiciens, jongleurs, qui ne s’effraient ni de la dureté du sol de notre lieu, ni des conditions “bourgeoises” de notre accueil.
Faute de moyens substantiels, la plupart des artistes programmées dans notre institution se voit, en effet, généreusement rémunérer “à la recette” (bon appétit!).

Et nous sommes aujourd’hui inquiets du probable désengagement de l’Etat.

Car sans l’aide de citoyens et d’un Etat, qui loin d’être providentiel, permet au moins de jongler entre la décence et la précarité, comment pourrons-nous continuer à ouvrir plus de cent cinquante fois par an notre lieu? Comment pourrons-nous continuer à accueillir les artistes dans des conditions hospitalières et légales ? Comment conserver durablement des équipes permanentes qui s’investissent sans compter et se heurtent à l’impossibilité d’obtenir une reconnaissance financière de leur engagement et de leur travail ?

Ce que nous entendons ici et là, surtout là, nous alarme et (euphémisme) ne nous rend pas optimiste.
Heureusement, c’est le printemps. Alors, préparons nous à sortir. Ici et ailleurs où l’on apprécie les différences, l’audace, le pavé, l’herbe, le rugueux. Votons, revotons et vive la République.

Matthieu Malgrange

n°23 - jan / mars 2007
L’Atelier du Plateau a clos l’année dans un univers de livres récupérés et donnés, des livres de tout genre, parfois en triple exemplaire, en collection de poche, de luxe, d’Harlequin, à la couverture robuste, émiettée, dessinée, avec des tranches où le nom de l’auteur s’affiche en grosses lettres étincelantes et d’autres à la discrétion inquiétante, des livres jamais feuilletés ou annotés de commentaires précieux, des livres adorés, des livres qu’on ne lira jamais.
Cette bibliothèque ouverte à tous les livres est, nous l’espérons, un peu à l’image de notre maison-théâtre que nous construisons intuitivement sans restriction de genres, entre musique, théâtre, cirque, cuisine, bar, tout cela dans un esprit d’exigence festive.
Une maison à l’économie fragile qui s’invente un avenir avec les artistes et publics qui la fréquentent.
Une maison alerte qui bruisse des hoquettements, revendications, inventivités de citoyens curieux, d’artistes singuliers.
Une maison qui se préoccupe de la parole sous toutes ces formes : poétiques, politiques, militantes, pédagogues, indécises, précaires ; et qui abrite toutes ces paroles non formatées.
Une maison où l’on peut débattre, se contredire, s’enthousiasmer, se mettre en colère, s’endormir, rencontrer des gens qui viennent d’ailleurs, parler anglais, italien, flamand, espagnol, fon, linguala, français, gascon, avec l’accent de Toulouse, de Barbès, de Dunkerque, inventer des mots nouveaux, repousser les interdits, faire de la politique citoyenne, fouiner, tomber amoureux, rester libre, vivre mollement ou avec intensité, dire et entendre les cris du monde.
Peut-être est-ce pour cela que nous aimons la culture (politique), et souhaitons en faire une préoccupation réjouissante et nécessaire.
Bonne année citoyenne et meilleurs vœux.
Matthieu Malgrange

n°22 - Sept / décembre 2006
Il y a un an l’Atelier du Plateau perdait son fondateur et créateur Gilles Zaepffel, nous laissant un triste vide et de multiples interrogations. Comment continuer l’aventure têtue et obstinée de ce lieu ouvert en 1999, autoproclamé Centre Dramatique National de Quartier et devenu en quelques années, nous osons le croire, un lieu identifié et apprécié de croisements artistiques, de tentatives, d’ouvertures ?
Avec quels moyens, quels soutiens, quelle équipe et projet artistique ?
Encouragés par les artistes, amis et publics, nous nous sommes urgemment attelés, Laetitia Zaepffel et moi-même, à conserver l’identité de l’Atelier, et avons décidé, en toute inconsciente assurance, de s’inviter à la direction artistique de l’Atelier du Plateau.
Nous avons le sentiment qu’après quelques mois réflexifs (et incertains), nous avons pu, avec la complicité des artistes musiciens, comédiens, plasticiens, circassiens, metteurs en scène, habitués ou non des lieux, faire persister un espace où se pensent et s’autorisent des projets perméables, politiques, pluridisciplinaires. Et nous nous réjouissons qu’après des tergiversations et hésitations, les institutions – c’est à dire pour les nommer la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Ile de France, la Mairie de Paris, la Région Ile de France – nous ont assurés de leur précieux soutien financier pour la réjouissante et délibérément poétique mission que nous nous sommes fixée.
Nous revendiquons évidemment une farouche fraternité/fidélité artistique au travail accompli en complicité avec Gilles Zaepffel, et souhaitons creuser le sillon d’un lieu ouvert à tous les ailleurs et aux formes les plus croisées, les plus improvisées, qu’elles soient de Kinshasa, de Montreuil, de Beyrouth, Cotonou ou Charleville-Mézières.
Nous comptons donc sur votre considérable ouverture d’oreilles et d’esprits pour venir faire un tour dans notre odorante baraque foraine et partager nos enthousiasmes, colères, drôleries ainsi que celles de tous les artistes.
Bonne rentrée et à bientôt.

Matthieu Malgrange

n°21 - Avril / Juin 2006
Après un mois de mars passé à musarder, à slammer, à écrire, l'Atelier du Plateau s'offre une peau neuve, bleue comme une colère de printemps.
En effet, quelques "importants" ont choisi cette période de giboulées pour nous imposer, avec une fermeté toute patriarche et une obstination gamine, une loi inique visant à légaliser la précarité.
Nous qui sommes une équipe constituée d'emplois aux statuts plus brillants les uns que les autres : emploi-tremplin, emplois-jeunes, intermittents, stagiaires, bénévoles, ne pouvons que nous associer à ces récriminations printanières.
Et même si nous redoublons d'ingéniosité créative, comment continuer à travailler, inventer, innover quand s'offre à nous un avenir des précaires à plein temps et à durée indéterminée?
Cela va sans dire que ces propositions radieuses renforcent notre opiniâtreté à imaginer et soutenir des projets engagés, poétiques, métissés, impertinents, de France et d'ailleurs.
Et, du fond de notre impasse du 19ème, dans ce lieu dont l'étroitesse autorise la démesure des rêves nous veillerons donc, pour ce dernier trimestre, à faire entendre un foisonnement de différences.
Ainsi se transportant de Buenos-Aires à Kinshasa, de Bruxelles à la Porte des Lilas, nous pourrons marcher, vociférer, explorer un monde futuriste, en compagnie d'artistes aux sons et voix singuliers.
Matthieu Malgrange

n°20 - Janvier / Mars 2006
Cette fin d’année fut pour l’Atelier du Plateau une fin d’année amère, triste et mélancolique.
Notre « Patron », ami, mari, Gilles Zaepffel nous a quittés en septembre dernier, nous laissant en héritage ce lieu magique qu’aiment fréquenter les artistes de tous horizons. Un lieu qui, contrairement à certaines politiques restrictives et liberticides, apprécie et encourage la circulation, le croisement des arts, des gens, de toutes les couleurs et de toutes les origines.
Gilles Zaepffel savait comme personne dire le monde dans ses spectacles et a su créer cet esprit frondeur, inventif ouvert qui bruit et tinte dans l’Atelier du Plateau. Nous désirons, à notre manière, le perdurer. Nous ne sommes pas pour autant les gardiens d’un temple qui ne saurait évoluer, rebondir, retrouver, au gré du temps, une personnalité « ni tout à fait pareille, ni tout à fait autre ». Nous remercions d’ailleurs tous les amis, artistes, publics, institutions dont les témoignages nous ont encouragé et décidé à continuer cette aventure dans ce sens.
Pour débuter cette nouvelle année avec panache, sachez que Monsieur Bernard Cavanna, compositeur émérite et directeur de l’École Nationale de Musique de Gennevilliers dévient le président de notre association. Et nous sommes sûrs que sous sa présidence stimulante, notre lieu ne sera jamais tiède, frileux ou sous le joug d’un quelconque couvre-feu esthétique.
Soyez assuré de notre enthousiasme et de notre vigilance à imaginer des spectacles rêveurs, incertains, et engagés, car nous n’avons pas découvert cette année que l’hiver était froid et qu’il fallait s’en étonner.
Meilleurs vœux et bienvenue en 2006.
Matthieu Malgrange


n°19 - Septembre / Décembre 2005
Une verrière toute neuve, double vitrage, isolation phonique et thermique, nous y gagnons en transparence et en silence, et certes non pour se mettre à l’abri des bruits du monde mais au contraire pour mieux, à notre manière, les évoquer, des stores occultants, des vélux sur vérin, nous y gagnons la nuit à discrétion.
Depuis trois ans déjà ; depuis, en fait, que nous avons l’eau chaude, nous n’avons eu de cesse d’améliorer les conditions d’accueil et de fonctionnement de notre salle en prenant soin toutefois de ne pas porter atteinte à son aspect brut de décoffrage dont l’intérêt est qu’il incite, au gré des créations, à repenser son ordonnance (scénographie) nous obligeant, pour ainsi dire, à rêvasser à de nouvelles humeurs et de nouvelles couleurs.
Un lieu constamment à réinventer.
C’est dire qu’on pourra toujours y clouter, planter, visser et dévisser, peindre, repeindre, dépeindre, configurer, défigurer, transfigurer, monter et démonter, déplacer escalier, échelles, cordes, agrès et ce, pour que s’expriment avec radicalité et enthousiasme les discours les plus désinhibés.
Il est vrai, nous n’aimons guère l’insipidité des halls de théâtre qui, bien souvent, fleurent bon l’ennui et l’argument d’autorité, arborant cet air grave et gris des temples culturels où pas un seul clou ne dépasse.
Il est vrai, nous préférons les squats, les hangars, les granges, usines désaffectées où autres salles, là où ça grouille et ça farfouille, là où ça cherche à bousculer et à secouer les vertueuses façons de voir, entendre,
comprendre.
À ce propos, sachez, si vous ne le savez pas déjà, que la dernière vertueuse pensée à propos du théâtre a été émise cet été lors du Festival d’Avignon par une poignée de critiques et de professionnels de la profession.
Cette gent là s’est cru autorisée à énoncer péremptoirement une définition du “vrai théâtre” et d’opposer le “théâtre avec texte” et le “théâtre sans texte”.
Summum de normativation et opposition des plus réactionnaires. N’ont-ils donc rien appris des travaux de Pina Bausch, Bob Wilson, Grotowski ou Kantor et il y a de cela déjà vingt ou trente ans. Je les renvoie à leurs brillantes études tout près du radiateur et sur leur strapontin.
Et s’il est vrai qu’ils ne sont pas encore ces éminences chenues qu’ils espèrent devenir, leurs propos, à coup sûr, sont d’ores et déjà obsolètes voire valétudinaires.
Que des gens se réclamant de la clairvoyance artistique professionnelle s’aveuglent de leur propre bêtise, ça n’est pas nouveau ; qu’en revanche, ils prétendent édicter, à l’instar de ce même ministère, les lois de la normalité artistique, ça inquiète et ça fait réfléchir.
Pour le coup, notre programmation sera délibérément des moins vertueuses ; à sa diversité, s’ajouteront l’insolite, l’improbable, le hors-norme, l’improgrammable avec ou sans texte.
Et il y aura du théâtre avec ou sans musique, de la danse sans musique avec texte, du cirque avec musique,
des rencontres que de textes, des installations muettes, d’autres bavardes, des lectures, des débats et bien
d’autres choses encore.
Soyez les bienvenus à l’Atelier du Plateau !
Gilles Zaepffel

n°18 - avril/juin 2005

… DITES JE LE JURE …

Quand l’inquiétude hante les couloirs de la République, cette dernière prend le parti d’attaquer, d’agresser et punir, certaine de sa légitimité dont l’irréfragabilité repose sur ses deux bastions que sont la Police et la Justice.
Marc Sévenier vient d’en faire l’amère expérience. Marc, c’est ce régisseur dont j’ai relaté les mésaventures qui l’avaient conduit inopinément de son siège de passager en partance pour Kinshasa sur un banc désert en zone de détention à Roissy où il fut six heures durant retenu en garde à vue au terme de laquelle il écopait de trois inculpations : rébellion, incitation à l’émeute et outrage à agents.
Tout bonnement, Marc s’était impatienté auprès des policiers qui effectuaient une reconduite à la frontière et qui maintenaient un ressortissant congolais entravé ; les gens s’en indignaient et le commandant de bord, pour des raisons de sécurité, refusait de décoller avec un homme ligoté.
C’est à ce moment-là, après deux heures d’atermoiement, que Marc eut l’outrecuidance de s’adresser aux policiers leur demandant de prendre une décision face aux exigences du commandant : soit déligoter le prisonnier, soit le faire débarquer.
Le procès a eu lieu le 2 mars au Tribunal de Grande Instance de Bobigny, nous y étions.
La présidente s’adressant à l’avocat de Marc : « L’affaire semble claire, est-il vraiment utile de faire comparaître les deux témoins ? »
L’avocat : « C’est capital. Il s’agit du commandant de bord et du chef de cabine. »
Madame la Présidente s’adressant aux policiers : « Messieurs, racontez-nous ce qu’il s’est passé ? »
Le Chœur des voix assermentées : « Nous sommes arrivés avec le prisonnier qui était entravé… oui, madame la Présidente , c’est l’usage, ils sont toujours attachés aux poignets et aux genoux, nous étions six car il était accompagné de sa fille de treize ans qui, elle, n’était pas attachée… comme nous étions en retard, les passagers avaient déjà embarqué… oui madame la Présidente, une majorité de congolais… le prisonnier était assis à l’arrière de l’avion ; une femme, alors, à quelques sièges de là, s’est mise à lui parler dans sa langue, elle était agitée. Nous avons compris qu’elle cherchait à l’exciter car la fille du prisonnier nous traduisait au fur et à mesure : “ Ne te laisse pas faire tout de même, c’est pas possible d’être ainsi saucissonné comme un cochon !” Ensuite d’autres personnes s’en sont mêlées. »
La Présidente s’adressant au chef de cabine : « il y avait un climat d’émeute ? »
Le chef de cabine : « Non, madame la Présidente, tout juste une altercation un peu vive. »
La Présidente : « Le prévenu Monsieur Sévenier incitait-il à l’agitation générale ? »
Le chef de cabine : « Non, madame la Présidente. » Le commandant de bord : « Non, madame la Présidente. »
La Présidente : « Monsieur Sévenier, avez-vous crié : Sarko, facho, les flics dehors ? »
Marc : « Non, madame la Présidente. »
La Présidente : « Messieurs les policiers, confirmez-vous que le prévenu a bien crié : Sarko, facho, les flics dehors ? »
Le chœur des voix assermentées : « Oui, madame la Présidente, nous confirmons à 200%. »
La Présidente : « Messieurs le commandant de bord et le chef de cabine, avez-vous entendu le prévenu crier Sarko, facho, les flics dehors ? ? «
Le commandant de bord : « Non, madame la Présidente. » Le chef de cabine : « Non, madame la Présidente. »
Verdict en date du 23 mars.
Un mois de prison avec sursis, 1 500€ d’amende, 400€ de dommages et intérêts par policiers soit 400 x 6 = 2 400€, remboursement des frais de justice engagés par la police : 600€. Soit un total de 4 500€.
L’usage de la parole citoyenne, on le voit bien ici, est loin d’être gratuit, son coût est même exorbitant.
N’est-il pas inquiétant qu’en de pareilles affaires, et de nos jours elles sont de plus en plus nombreuses, ces voix assermentées, chaque fois se drapant dans le rôle de l’offensé, systématiquement en appellent à la justice, assurées qu’elles verront leur immunité corroborée.
Les jeux sont faits et notre démocratie n’en ressort pas grandie ; que penser, en effet d’une démocratie qui encourage et entérine une pratique dont l’esprit relève ni plus ni moins d’une culture de l’intimidation.
Ce procès et ce verdict sonnent comme un avertissement et ils sont des plus instructifs, ils nous enseignent
clairement qu’on doit fermer sa gueule face aux forces de police.
Dans ce pays, aujourd’hui, les forces de l’ordre sont de plus en plus les victimes ; n’est-ce pas là le signe d’une
dégradation démocratique ?
Messieurs de la police, mesdames, messieurs de la justice, vous aurez certainement réussi ; Marc, s’il advient qu’il assiste à une interpellation musclée dont nos jeunes forces de l’ordre sont de plus en plus coutumières la fermera
désormais à coup sûr. C’est tout à Votre Honneur ?
Ces « faits divers » se multiplient et leur résolutions judiciaires insistent et se répètent à l’identique ; ce qui dessinent en creux l’espace de plus en plus restreint de nos libertés citoyennes.
Je le jure.
Gilles Zaepffel (Directeur de l’Atelier du Plateau)

P.S : Marc Sévenier a décidé de faire appel de ce jugement suivant en cela le conseil de son avocat qui estime scandaleux ce verdict qui n’a absolument pas tenu compte des témoignages du commandant de bord et du chef de cabine.
Cette décision est politique et nous la soutenons concrètement ; aussi nous ouvrons une souscription destinée à contribuer aux frais de justice. Pour notre part, l’Atelier du Plateau, donnons les 1000 premiers euros.
Vous pouvez adresser votre contribution à partir de 15 euros à l’ordre du Théâtre Ecarlate, et nous vous invitons le mercredi 4 mai à un pot explicatif, ludique et revendicatif en présence de Marc Sévenier et de son avocat indigné, Pierre Lumbroso.

n°17 - janvier/mars 2005

L'INTIMITE DES REVES N'EXCLUT PAS LE PARTAGE

Après avoir célébré ces fêtes de fin d'année sous le signe des Contes de Grimm où durant trois semaines furent désenfouies jour après jour nos peurs enfantines et archaïques, nous abordons cette année neuve avec le sentiment d'avoir un peu grandi forts d'avoir éprouvé combien assurément "l'enfant est le père de l'homme".
Et c'est tant mieux, ajouterai-je.
Cela ne nous autorise-t-il pas à penser notre salle comme un terrain de jeux où tout peut se jouer et se déjouer? Guerres, amours et félonies, complots, drames et comédies, faits divers et faits réels où les bobos et les peines sont toujours pansés et consolés.
Ainsi, faisant confiance au ciel de notre tempérament, notre horoscope indique une année profuse en événements et, au premier décan de nos secrètes rêvasseries, il est dit que de nouvelles rencontres auront lieu et qu'il est bon de renouveler les nouveautés.
Question santé : les banques et les institutions devraient vous être favorables toutefois il est à craindre quelques nuages à couvert voire à découvert et conséquemment, il faut vous attendre à quelques intempéries et quelques impérities à subir de leurs parts.
Conseil : vous reporter à la rubrique météorologique dont l'assise scientifique vous garantit une prévoyance exempte d'incertitudes politiques. Dont acte.
Qu'il vente, tonne, neige ou pleuve, nous tenons bon le cap et pouvons dès aujourd'hui, annoncer de nouveaux partenaires avec lesquels nous entretenons des relations d'estime esthétique.
Ainsi, avec France Musiques, la fondation Royaumont et la Cité de la Musique, nous accueillerons conjointement à diverses occasions ces mêmes artistes qui nous séduisent.
Il me reste à vous souhaiter une année bonne et agitée aux multiples convulsions poétiques nourries de fous-rires philosophiques.
Gilles Zaepffel

n°16 - septembre/décembre 2004

POUR UNE CULTURE QUI NE BÂILLE PAS

Et contre tout assoupissement esthétique, nous militons. Nous militons pour une culture vivace sans protocole. Une poétique de l'inconvenance qui sème des turbulences et viole les évidences. Une culture qui pille et vitupère, crache, claque, baned. Bref, une culture qui rassérène.
Et pour que vive une culture d'actualité, j'ouvre ici-même un gueuloir nécessaire et salutaire.
L'histoire est simple et éloquente : il était une fois un certain régisseur général qui nous est familier Marc Sévenier dont le calme et la pondération ne sont plus à démontrer. Ce jour-là était un bon jour pour Marc; bien calé dans son fauteuil, il devisait tranquilement avec un chorégraphe, celui avec lequel il allait travailler à Kinshasa.
Ils étaient en partance pour la R.D.C et attendaient patiemment le décollage quand, venant du fond de l'avion un remue-ménage interrompit leur conversation. Il s'agissait d'un homme, un Congolais entravé, mains et poings liés, encadré de deux ou trois fonctionnaires en service civil. L'homme est calme et résigné, les fonctionnaires nerveux. Et les passagers congolais alentour indignés d'une telle situation le font savoir.
Le commandant de bord intervient indiquant qu'il refuse de décoller si l'homme n'est pas délié - raison de sécurité - les fonctionnaires refusent. La tergiversation dure - Marc intervient demandant qu'une décision soit prise.
Les fonctionnaires qui sont jeunes, vigoureux et zélés se retirent avec le prisonnier. Enfin ils allaient décoller, pensaient-ils. Point s'en faut, une dizaine de malabars musclés font irruption, foncent sur Marc, le molestent et le débarquent à l'horizontal. Il est jeté pour six heures en garde à vue.
Il en ressort avec deux chefs d'inculpation au cul : incitation à l'émeute et injures à fonctionnaire en service. Il encourt 7500 euros d'amende et six mois de prison. Le commandant de bord a rapporté dans une lettre signée par tout lepersonnel les faits soulignant l'irresponsabilité des policiers, leur brutalité face à la correction de Marc. Il passe en jugement en novembre; nous vous informerons de la date de sa programmation. Ce cas n'est pas isolé, il est fréquent, Air France s'en plaint et s'en indigne de plus en plus.
Honte au pays dont le gouvernement exerce une politique qui s'autorise à vouloir faire taire ses citoyens. MERDRE!
Gilles Zaepffel

n°15 - avril/juin 2004

Décidément dans ce pays personne en comprend rien à rien, à l'exception, il est vrai d'une poignée dont l'oeil vigilant sur l'horizon de la ligne bleue des Vosges rêve d'une France belle, forte et épanouie.
Rêve louable, admirable et dont nous partageons démocratiquement l'idéal démocratique.
Du coup, le reste de ce pays - dont nous sommes - se trouve remisé dans la classe des redoublants devant subir ipso facto des cours de rattrapage pour enfin reconnaître et admettre ce paradoxe que des lois malvenues qui font mal à tant de monde sont parfois infligées pour le bien de chacun.
Messieurs les pédagogues en chef nous vous avons compris.
Heureusement quant à nous - artistes et autres intermittents - sommes dotés d'un ministère
dont les compétences financières avérées semblent nous mettre à l'abri de toute incompréhension comptable face au problème récurrent posé par le régime de notre assurance chômage.

Réjouissons-nous cependant de ce que cet été à vocation pleinement estival(e) et surtout festival
soit sereinement dévolu aux plaisirs inventés, tant attendus...
à moins qu'il ne pleuve de nouveau.
Gilles Zaepffel


n°14 - février/mars 2004


Les intermittents ne se taisent toujours pas.
Ils ne renoncent toujours pas malgré ce protocole de la honte et de la mauvaise foi.
Ils ne se taisent pas parce qu’ils ne veulent pas de ce silence pesant qui règne dans certaine ville d’Orange, là où la culture est désormais réduite à n’être que fêtes commerciales et piétonnières où braillent dans de mauvais haut-parleurs des musiques d’ascenseur.
Ces “gens d’en haut” qui mènent la danse et dont le portefeuille des idéaux est tant à découvert veulent-ils étendre ce silence culturel, ce “sans-âme”, ce forfait contre l’intelligence et l’imagination ?
La culture se tisse de fourmillements, tâtonnements, débordements et de remue-ménage, transgressions, désirs, dénonciations, de rêves et de colères, rires et larmes ; elle s’oppose, par nature, à tout endormissement et abrutissement qui plongent dans un coma profond tel celui dans lequel s’est enfoncée cette petite ville de province et au fond duquel elle gît paisible et abêtie.
Cette acculturation qui s’installe actuellement en France de façon insidueuse est grave, sinistre, inacceptable. Ce protocole y participe avec conscience et assurance.
Nous nous opposerons avec toute la hargne, l’emportement et la fantaisie dont nous sommes capables à ce mouvement de fond qui tend à l’épuisement généralisé de la culture.
Nos moyens sont les nôtres et ils sont artistiques ; nous continuerons à créer, c’est un luxe, celui de notre précarité assumée.
Gilles Zaepffel

n° 13 - octobre/décembre 2003

LE PROTOCOLE DU DÉSACCORD

Tous ont dit non.
Ils l’ont crié, dansé, chanté, filmé, chorégraphié, écrit, peint, mimé … Tous, nous continuons à dire non et ferons en sorte que cela siffle de bien des manières aux oreilles d’en haut.
Mais au juste, où en sommes nous ? Actuellement, il nous est proposé avec aplomb, voire autorité, la tenue “d’assises nationales de la culture” pour nous pencher sur les maux de celle-ci alors que vient d’être agréé un protocole qui, en substance, tend à ruiner avec précision et radicalité toute sa vitalité, son foisonnement, ses possibles. Un peu à la manière d’un médecin qui vous assènerait un bon coup de marteau sur la tête pour aussitôt vous proposer une consultation sur l’état de santé de vos doigts de pieds.
On imagine la pertinence de la prescription qui vous serait alors administrée !
Aussi nous demandons, avec tant d’autres, un moratoire et la renégociation de ce protocole.
Ce n’est pas la mer à boire !Ceci étant, nous sommes plus que déterminés à poursuivre nos activités artistiques qui ne sombreront pas dans la morosité, bien au contraire.
Nous redoublerons d’inventivités mordantes, d’humour intempestif et, armés de notre vigilance poétique, nous chercherons toujours à vous surprendre et en appeler à votre sagacité.
Plus que jamais, nous avons besoin de cette présence attentive d’un public solidaire
pour que se vive ensemble une culture d’exception.
Gilles Zaepffel