Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°43
Image

Paris, entre le 7 et le 12 janvier 2015

Le début d’une nouvelle année est souvent voué à faire des vœux, songes et prédictions plus ou moins malicieux où l’on souhaite le meilleur à chacun avec la sensation agréable que l’on pourrait abolir pour un instant les épines de la vie.
Les raisons d’être optimiste n’étant pas si nombreuses, réjouissons-nous collectivement le temps de ces vœux avant de regarder de plus près ce qui nous irrite, nous afflige, nous met quelque peu sous pression.
A l’instar de ces coupes budgétaires dans de nombreuses villes et collectivités, de ces plans d’économie d’une ampleur inédite qui touchent tous les secteurs communs, des baisses de dotation de l’Etat, sans compter les clivages communautaires entretenus par des extrémistes de plus en plus nombreux, les droits fondamentaux contestés par des rétrogrades bien élevés, les violences économiques qui frappent un très grand nombre de citoyens…
Bref, il ne fait pas bon se réjouir !
Et pendant que j’écris, voici que l’horreur percute le présent, me laissant hébété, sans voix. Je reçois : « Y’a eu une fusillade au siège de Charlie Hebdo ! 12 morts ! ». Je n’y crois pas. Je ne comprends pas. Je ne peux plus écrire comme avant. Je compte les morts. J’énumère leurs noms, ces noms de gentils satiristes qui m’ont déniaisé, irrité, donné à penser et à débattre. Ma mémoire vacille comme si l’on m’avait arraché un bout de moi-même, une part très précieuse qui parle de liberté, d’art, de générosité, de bandes de potes, de la nécessité fondamentale de rire de tout. Et depuis cet instant inouï, j’apprends encore d’autres morts de toutes les obédiences, de tous les âges, de toutes les corporations. Je suis sonné. Et face à cette horreur, voici un sursaut collectif, une envie irrépressible de se rassembler, de dépasser les désaccords politiques pour se retrouver ensemble. Un geste utopique en réponse à la lâcheté. On voudrait que cette utopie perdure… mais nous ne sommes pas assez naïfs pour croire que les divergences, les contradictions peuvent s’effacer d’un coup de gomme. Je suis pourtant fier d’avoir appartenu à la marée humaine hétérogène de ce 11 janvier 2015. Je me garderais bien d’interpréter, de faire dire ceci ou cela à cet acte collectif. En naviguant sur la sphère des réseaux sociaux, j’ai constaté que tout un chacun était devenu éditorialiste, postant toutes sortes de commentaires et d’analyses. J’ai été tour à tour effaré, en colère, ému, intéressé, j’ai ri aussi devant cette diversité d’expression. Il est réjouissant de voir des paroles nombreuses et discordantes libérées, chaotiques, bavardes ; d’entendre ce bruit permanent du débat. C’est sûrement ça la liberté d’expression !

Nous étions si impatients de vous présenter nos cheminements, nos rencontres, et toutes les péripéties qui composent notre nouveau programme. On se racontait que beaucoup de créations théâtrales, musicales, circassiennes, que nous accueillons avaient à cœur de convier le texte. Un désir de dire le monde, que ce soit à travers des écritures toutes fraîches de poètes d’aujourd’hui ou de plus anciennes, pour lier le passé au présent, le mythologique au quotidien, l’intime au politique. Des voix qui viennent de Belgique, de Russie, du Canada, de France, du Congo-Brazzaville, du Portugal, d’Italie, de Madagascar…
Et nous avons eu le plaisir de nous perdre sur le chemin de la programmation, de regarder non pas la carte, mais l’intuition du paysage. Parfois ceux qui lisent les cartes souhaitent avec raideur la voie officielle alors même qu’ils pourraient jouir des plaisirs inattendus, des ronciers ocres brûlés par l’hiver, de la beauté simple de la nature.

En espérant vous accueillir dans nos murs pour des roucoulades, des discussions, des étonnements collectifs. Fraternellement.

Matthieu Malgrange