Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°44
Image

Après quelques jours passés à la dernière édition du festival d’Avignon, parangon des spectacles de tous genres, j’ai été parcouru par l’impression, côté scène comme côté terrasse, d’évoluer dans un espace de corps, bien que de tous âges et de toutes tailles, légèrement standardisé. Comme si un syndrome de clonage collectif s’était abattu pour ce mois de juillet dans les murs de la ville, chassant singuliers, petits, difformes, obèses, édentés, colorés, pour former, sans ostentation et avec une certaine beauté, un groupe relativement homogène qu’on pourrait nommer la tribu du théâtre.

Paradoxe que ce corps commun tant le théâtre ne cesse de clamer sa diversité, son ouverture, sa volonté de s’adresser à tous, de fêter ensemble les décloisonnements et les utopies. Paradoxe, tant les corps multiples s’affichent dans la périphérie des grandes villes, sur les grandes plages des vacances, chorégraphiant un théâtre de plein air inconscient et surprenant.

Les cloisons du grand théâtre d’Avignon seraient-elles si épaisses qu’elles rendraient difficile l’accès à tous les corps ? Les plages et les périphéries seraient-elles plus représentatives d’un vrai théâtre du monde ? Il ne s’agit pas d’opposer, mais plutôt d’apposer des réalités qui, quelque fois, en nous sautant aux yeux nous donnent à réfléchir sur le sens de nos désirs collectifs.
Qu’est-ce qui peut faire sens, émotion, rassemblement dans les lieux de spectacle à l’heure où des disparités sociales majeures, des démolitions climatiques, des murs de haine se font jour ?

Du haut de notre quinzaine d’années d’existence, dans notre lieu atypique, nous nous évertuons, au gré des glissements idéologiques, des révolutions numériques, des fermetures de lieux de culture semblables aux nôtres, à remuer ces réflexions.

Avec la modestie de notre place et de notre taille sur l’échelle culturelle, avec les moyens humains d’une petite équipe, nous avançons à tâtons pour ouvrir des parcelles de récits communs, pour expérimenter d’autres façons d’accueillir les gestes artistiques et ceux qui les regardent.

Et nous continuons effrontément à penser qu’en invitant des poètes de geste, des sonneurs parleurs, des performeurs affectifs, des insolents de la matière, des penseurs improvisateurs, en provenance du bitume, des salons, de la glaise, nous racontons un bout du monde.

Le chef cuisinier Alain Passard, aujourd’hui maître des légumes, anciennement rôtisseur, constatait qu’au cours de sa formation « il n’avait jamais adressé la parole à une carotte ou à un poireau ».

Pour cette rentrée, faisons le vœu à sa suite de nous adresser à ceux à qui l’on n’a pas l’habitude de parler.

Matthieu Malgrange