Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°47
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Je marche dans Berlin, capitale d’une Europe du Nord qui raconte dans ses pores une histoire sidérante de la folie humaine récente. Imperceptible et omniprésente, cette ville dont l’histoire a découpé, séparé, humilié, brutalisé des millions d’hommes et de femmes, est devenue un espace rassemblé où l’est et l’ouest se confondent, où de nombreux migrants cherchent un avenir, où l’on sent le bruit mélangé des langues et des corps. Il y a quelque chose de puissant dans cette force, initiée par la société civile, par tous ces insurgés, désobéissants, à réunir, au-delà des coups bas de l’histoire, des blocs politiques et humains qui se sont si longtemps affrontés. Je suis spectateur, naïf et enthousiaste comme celui qui découvre pour la première fois une histoire inconnue, sur ses gardes et dérouté comme celui qui ne comprend pas cette représentation qui se joue devant lui.

L’expérience du déplacement, du voyage, s’apparente à celle du spectacle vivant où, sans se laisser intimider par des codes inconnus, le promeneur bouge ses horizons, glisse dans des territoires insolites, s’émancipe peut-être de ses préjugés et, qui sait, se déboutonne à de nouvelles passions collectives.
Lorsque l’Atelier du Plateau ouvrait ses portes, voilà plus de seize ans, les arpenteurs confidentiels de ce lieu tout nouveau ponctuaient souvent leur venue de ce commentaire intriguant « on se croirait à Berlin ». Peut-être dessinaient-ils dans cette assertion, le portrait d’un lieu exotique, alternatif, ouvert, convivial, pointu, fédérateur, bordélique, fraternel…un lieu oxymore !

En place d’oracles nauséabonds et de promesses d’une géographie de fleuve séparatiste, de forêt d’exclusions, de quartier monochrome, de carnassiers libéraux prêts à tout pour désosser le paysage en tranche de rentabilité, promenons-nous dans ce Berlin utopique, laissons déborder l’eau des rivières, soyons massifs et groupés pour fronder sur les brutaux. Et nous pressentons que la nouvelle salve de compagnies, collectifs, solitaires, groupes, bandes, dont nous allons accueillir les créations toutes fraîches, laisseront libre cours à une poétique prompte à déjouer les clichés sur les banlieues, les femmes, la norme, le formaté, à représenter un monde complexe, étrange, caustique, à inventer des processus collaboratifs, à fédérer les antagonismes, à faire tomber les murs.
Pour reprendre les mots de l’architecte Renzo Piano : « Le franchissement systématique des frontières entre les disciplines, c’est quelque chose de merveilleux pour la fertilisation des terrains. »
Faisons vœux à sa suite, pour cette année d’élection, d’œuvrer pour le merveilleux.

Matthieu Malgrange