Centre Dramatique National de Quartier
  Humeur du jour : Animakt
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Champ libre à Animakt, fabrique d’art et de culture, implantée à Saulx-les-Chartreux dans l’Essonne. Avec un pied dans le secteur du cirque, un autre dans celui des arts de rue, un autre encore dans le champ social, avec à sa tête un collectif multiple, comptant bien plus de membres que les bras de shiva, ce lieu indépendant ne cesse d’inventer des formes d’accompagnements et de conversations avec tout une bande d’artistes, d’habitant.e.s, de cuisinier.e.s, d’artisans, jeunes et vieux, sérieux et drôles, précaires ou solides, amateurs ou professionnels. On part en jumelage et en Féria (plus d'infos par ici) avec eux, jusqu’après l’extinction du virus. Plongez dans leur carte blanche qui en dit long sur toutes les manières de solidarifier et d’alternativer notre drôle de monde. Respect les ami.e.s !

"Animakt est une fabrique vivante d’arts, de liens et de culture en Essonne, en cours de jumelage avec l’Atelier du Plateau, et nous sommes donc honorés de cette carte blanche !

Nous avons cette particularité d’assumer depuis quelques années une position entre culture et lien social, ce qui nous a amené en cette période de crise à pencher du côté social : nous avons démultiplié nos efforts sur la récupération d’invendus à Rungis, qu’on redistribue ensuite dans le département via des partenaires. C’est l’histoire qu’on a eu envie de vous conter ci-dessous.

Mais Animakt étant également un lieu artistique, on vous propose également une petite expérience : une performance que GK Collective avait créé en réponse à une commande de notre part en 2016, qui s’est développée sous la forme d’une Agence de Rencontre sans Risque, et qui leur est paru tellement d’actualité qu’ils l’offrent gratuitement sur le site de l’Agence. Si ça vous dit, allez-vous inscrire sur la page du (F)RAVI pour vivre par téléphone une Fausse Rencontre Avec un Vrai Inconnu :
www.rencontresansrique.com.

Au plaisir de vous retrouver bientôt pour poursuivre la route de ce jumelage ! L’équipe d’Animakt

PLUS QUE JAMAIS, PARTAGEONS LA VALEUR DU BON !
Ou une matinée à Rungis à la recherche de fruits et légumes (le diapo photo juste : ici)...
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crédits Ivan Fraud

Le 16 mars, nous sommes 10 à avoir décidé d’aller nous confiner à Animakt. Nous sommes à quelques km au sud de Rungis, le plus grand marché de produits agro-alimentaires du monde, qui jette des tonnes de fruits et légumes par jour. Alors on a profité de cette proximité géographique, d’avoir du temps libre, et d’être intronisés par des amis, pour aller découvrir les méandres de la récup.

Aller faire une récup à Rungis, c’est un peu comme aller à la pêche : on se lève tôt, on prépare son matériel, et on espère qu’on trouvera un bon coin. Au début, il y avait cette petite sensation de danger : on quitte le confinement pour aller dans le monde extérieur, est-ce qu’on ne va pas rapporter la bestiole au groupe ici ? ça me rappelle un peu les départs en manif avec les gilets jaunes, en décembre 2018 : on se met en mouvement et on ne peut pas être sûr qu’on en reviendra indemne. La différence notoire étant qu’avec les manifs, une fois rentré, on sait si ça s’est bien passé. Avec le virus, il faut attendre 10 jours de plus… Mais on s’habitue, on s’habitue étonnamment vite d’ailleurs, et cette petite sensation a disparu depuis des semaines.

Alors la veille, il faut trouver le camion : notre association n’en possède pas, donc on demande aux copains et voisins : le plus grand est celui des maraîchers, le plus pratique celui de Rico qui habite à côté, et la dernière option celui de Stacy & Jeannot, des fidèles d’Animakt qui habitent un peu plus loin et ont eu l’idée saugrenue de stocker une pierre d’évier dans ledit camion… Aujourd’hui jeudi 30 avril, il faudra promener la pierre en question jusqu’à Rungis.

On se lève à 7h, on prépare nos attestations, on récupère le badge d’accès à Rungis qui nous permet d’entrer gratuitement, et le tampon de l‘association que certains fournisseurs demandent en échange de leurs dons. En temps de confinement, la route est large et fluide : 15 minutes pour rejoindre Rungis, il fallait compter au moins le triple avant le 15 mars !

On avait un parcours précis à l’intérieur de Rungis, fixé par nos vétérans du Collectif des Chômeurs Solidaires de l’Essonne, qui récupèrent depuis des années là-bas : on passe par 5 fournisseurs bios qui leur permettaient avant la crise du COVID de remplir suffisamment le camion. Mais depuis le confinement, la demande explose, les piocheurs sont plus nombreux, et les bios ne suffisent plus : on a donc agrandi la boucle progressivement, en ajoutant chaque jour de nouveaux fournisseurs, pour être sûr de repartir à plein.

Le processus est assez simple : vous entrez dans un grand hangar par l’allée centrale, de part et d’autre les grossistes en fruits et légumes et la marchandise étalée, les affaires tournent, des caisses s’échangent contre des billets, le patron attend le visiteur derrière un petit pupitre. Il faut attendre le bon moment, sa disponibilité, proposer un sourire (rendu subtil par le port du masque) « bonjour, on récupère des invendus pour une association dans le 91, est-ce que vous auriez quelque chose pour nous ? ». On enchaîne comme ça la vingtaine de grossistes du hangar, avec des accueils divers, mais généralement sympathiques :
- « Désolé ce matin j’ai tout donné aux bonnes sœurs »
- « en ce moment on est à flux tendu, désolé on a rien »
- « ah oui venez j’ai un truc pour vous »
- « désolé, rien aujourd’hui, mais merci pour ce que vous faites » (ça on l’entend souvent !).
- « ah vous venez de l’Essonne comme moi, je vais bien vous trouver une petite caisse de tomates !»

Cela dit quand on récupère une caisse, ce n’est pas une grande victoire : on cherche plutôt des palettes, de la quantité. Pour ne rien vous cacher, il y a aussi quelques réactions comme ça :
- « on achète des produits c’est pas pour les donner après, allez voir ailleurs »
- « je paie des impôts pour ça monsieur »
- « quand vous dites chômeurs solidaires de l’Essonne, c’est les chômeurs ceux qui foutent rien ou ceux qui cherchent du boulot ? »
Dans ces cas-là, on passe notre route et on garde notre sourire pour le prochain.

Après quelques missions à Rungis, on sait donc quels grossistes éviter et lesquels aller voir. Dans le C2 ils sont tous sympas, alors que le B2, vaut mieux éviter d’y perdre son temps. Le mec qui s’occupe des poubelles au E3, il est super, il nous met des palettes de côté, demande pour nous aux grossistes… Le E3 d’ailleurs, c’est un peu LE hangar de la récup, avec l’R bio, Med’Essor, Royal Exo, feu Danga Exotic qui a fermé mais a donné tout son stock juste avant… Les vendeurs nous reconnaissent, nous sourient et nous donnent toujours quelque chose. Beaucoup sont vraiment désolés de devoir jeter de la marchandise et sont contents que cela puisse aider des personnes dans le besoin.

Ce matin, on est la veille du 1er mai, ils écoulent le stock. On vient d’entrer en période de ramadan et la générosité semble encore plus forte. On a appelé des copains pour partager les stocks des deux sites de Pronatura, pour une fois on était les premiers sur site, puis on a filé au E3 où on a retrouvé plusieurs camions.

Car il y a les autres piocheurs : chaque matin, on croise minimum 4 camions qui tournent pour faire de la récup: il y a les Marmoulins de Ménil, une association du 20ème qui vient depuis longtemps, redistribue notamment à des familles et à la cantine des Pyrénées. Ils se foutent de notre gueule quand on arrive en retard mais on s’améliore. Il y a les squatteurs d’Ivry-Vitry, une armée, ils viennent à 3 camions, occupent bien le terrain et sont les rois du partage. La Brigade de Solidarité de Montreuil, ils doivent être nombreux car jamais les mêmes têtes sur place, donc pas facile de se coordonner avec eux. Une équipe de l’Isle Saint Denis, eux, on ne risque pas de les revoir après le confinement, beaucoup trop long pour arriver jusque-là en période de bouchons. Une de Saint Denis aussi, aujourd’hui ils sont venus en voiture, vont pas pouvoir ramener grand-chose… Il y a aussi quelques historiques mais ils étaient moins présents en période de COVID : les bonnes sœurs dont on entend parler au hangar D3 mais qu’on n’a jamais vues, ou les Resto du Cœur qui sont réapparus aujourd’hui. Deux papis un peu perdus au milieu des montagnes de fruits et légumes. Les squatteurs leur ont mis quelques caisses dans les mains.

Assez vite on a compris qu’il valait mieux partager, collaborer, s’entraider pour remplir tous les camions, et plus largement pour préparer le monde de demain. On fait tous la même chose, pour plus ou moins le même public… Ça parait simple dit comme ça mais ce n’est pas si évident, surtout les mauvais jours : personne ne veut revenir à vide, et l’instinct de propriété s’installe facilement sur ce qu’on a chargé dans notre camion. Alors on fait tout ce qu’on peut pour s’insuffler cette habitude de partage, avec les autres habitués : chaque jour on récupère les numéros des collègues, on prévient qu’on arrive sur Rungis, on appelle quand on trouve une palette de quelque chose, on se retrouve pour faire des échanges au cul des camions, « des framboises contre tes concombres ! ». Au final, on remplit mieux les camions, on laisse moins de marchandise sur place, et on rentre avec un chargement plus diversifié : aujourd’hui, entre notre plan à Med’Essor et celui des squatteurs à Royal Exo, on a même triplé la mise, on a appelé une équipe de Corbeil-Essonnes pour qu’elle nous rejoigne sur place avec une camionnette, puis encore une collègue de Juvisy qui est venue charger des fruits dans son monospace.

La suite, c’est retour au bercail, à Saulx-les-Chartreux : on est de retour entre 10h30 et 12h selon le taux de réussite de la matinée, on décharge à Animakt, et on laisse Jérôme gérer la suite : il appelle nos partenaires et estime chaque jour les besoins les plus urgents. Familles de Saulx les Chartreux, hôtels sociaux, associations de solidarité dans le 91, jusqu’à Corbeil Essonnes.

Soyons honnête, on a aussi mangé pas mal de blettes, et quelques barquettes de framboises !"

Retrouvez le récit photo juste ici : Une matinée à Rungis