Centre Dramatique National de Quartier
  édito confit
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Depuis le 17 mars, l’Atelier du Plateau est à l’arrêt, sans âmes qui vivent pour lui brosser les murs et l’ambiancer, si ce n’est quelques voisines de haute qualité qui, depuis leur fenêtre, veillent à ce qu’il ne manque de rien en affections, en casseroles, en brassages, en projos, en regards, en petites chaises. Et, paraît-il, qu’à certaines heures, tout comme la sirène des casernes chaque premier mercredi du mois, on entend la rumeur des applaudissements, le souffle d’un mot, la montée tonitruante d’une révolte face au silence tombé, d’un coup de virus, sur nos lieux de vie et de spectacles.

Depuis le 17 mars, nous nous sommes mobilisés, avec les réseaux, fédérations, organisations et toutes les structures et acteurs de la filière culturelle et artistique pour interpeller haut et fort l’Etat et les collectivités publiques, sur les mesures à prendre pour parer à l’impact catastrophique de cette crise sanitaire. A son modeste niveau, l’Atelier du Plateau a pris une série de décisions. Ainsi, tous les contrats des compagnies, artistes et techniciens ont été honorés dans les conditions prévues initialement. Et nous nous associons pleinement aux justes demandes de prolonger d’un an les droits des intermittents ainsi qu’à la mise en œuvre, de toute urgence, de mesures financières pour celles et ceux qui ont subi de lourdes pertes de revenus sans mesures compensatoires : auteur.trices, compositeur.trices, plasticien.nes…Sans cela, nous irons collectivement au tapis, ko et rideau !

Depuis le 17 mars, nous avons invité, sous forme de cartes blanches et de billets d’humeur diffusés sur nos outils numériques spartiates et à modeste visibilité, une vingtaine de compagnies, artistes, lieux issus des musiques, des arts du cirque, du théâtre, du journalisme, de la cuisine, de la performance, de l’économie alternative, de l’action culturelle…Avec et grâce à eux, on s’est immiscé au centre de détention de Melun, à Conde dans le nord du Brésil, au M.I.N de Rungis, à Font-Romeu, en Ardèche, à Uzeste, Constantine, Montreuil, Paris…en dessins, en musiques, en textes, en enregistrements sonores, en photos, en jongleries, en vidéos. Avec et grâce à eux, nous avons laissé entrer dans nos maisons ces autres qui nous massent et nous secouent, de poésies, de rires et de larmes.Avec et grâce à eux, on a occupé le terrain de l’invention à se donner des nouvelles de la cuisine et du laboratoire, du « t’en es où ? », du « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? », à appréhender collectivement la peur des longs lendemains sans théâtres, sans chansons, sans restaurants, sans diversités, sans utopies, sans cinémas, sans étreintes, sans publics, sans débats, sans lieux pour être ensemble. Mais, ne nous y trompons pas, ces billets et nouvelles cachent, derrière leur faconde inventive, une grande colère face aux errements et aux silences des pouvoirs publics, un désarroi face à la cascade des annulations de spectacles, un criant vertige devant l’avenir.

Le 11 mai, nous allons doucement et sûrement reprendre le fil de nos conversations et activités, en appliquant et suivant le régime strict et amaigrissant des consignes sanitaires qui nous sont données. Mais avouons-le, après deux mois d’expérimentations, le télé travail artistique, le port du masque au spectacle, la distanciation physique pour circuler dans les espaces, la réduction de jauge qui en découle, ne sont pas compatibles, tant d’un point de vue économique que par essence, avec nos activités.

Dans les semaines à venir, nous imaginons provoquer quelques actions artistiques corona-compatibles dans et hors les murs de notre théâtre, affirmer plus que jamais la dimension locale de notre travail. Nous allons également inviter des artistes à travailler dans notre espace, à réfléchir ensemble sur des possibles réinventions. Nous allons nettoyer, ranger, préparer, réparer notre théâtre. Refaire connaissance. Retrouver le sens du lien. Se surprendre. Se serrer les coudes. Prendre soin de vous, de nous. Ecouter les nouveaux bruits du monde à hauteur de quartier. Ouvrir, peut-être, comme la première fois. Vivement dimanche !

Delphine Touchet, Marie-Astrid Vandesande, Alice Léonard, Matthieu Malgrange