Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°50
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Voilà presque vingt ans que l’Atelier du Plateau s’est inventé une histoire, une identité placée sous le signe de l’autonomie, du rassemblement des générations, des genres, des origines, du trouble artistique, du dépassement des chapelles. Une histoire d’amour, d’amitié, de combat, de famille, un récit épique et picaresque oserait-on. Il est ce jeune homme et femme de tous les combats pour qu’émergent les façons autres de créer, de bricoler, de défendre les bandes, les collectifs, la jeunesse et les clandestins. Le bruit du monde. Les premiers et les grands pas. Les faux pas aussi. Un lieu pour encourager, essayer, surprendre.
En cette année anniversaire, que nous ne manquerons pas de fêter tout au long de la saison, nous voilà dans l’oeil du cyclone d’une mise en congé cinglante par nos propriétaires immobiliers. On en reparlera. Disons que la question qui nous est posée est shakespearienne : Etre ou ne plus être ? Disparaître à court terme ou renaître une nouvelle fois. La question a de quoi donner des vertiges aux plus audacieux.

D’ou vient cet entêtement à faire « ne plus être » les lieux culturels et artistiques de préférence à fort taux d’indépendance et souvent fort peu gourmand en argent public ? Si le mauvais coup vient parfois des collectivités publiques, si parfois ce sont les équipes permanentes qui jettent l’éponge d’épuisement devant tant de moulins à vent, dans tous les cas, c’est la pression foncière et immobilière parisienne qui scelle les sorts. Celle-ci, du haut de son règne marchand et de son inexorable spéculation, expurge de la cité artistes émergents et ouvriers de la bouche, créatifs et fonctionnaires de catégorie B et C, innovants sans capital et sans catégorie, ces biens nommées classes populaires et moyennes.

Rêve-t-on d’une ville uniformisée et connectée, normalisée dans ses moindres recoins par des boutiques de luxe, bars standardisés, épiceries fines, boulangeries d’arts ? Rêve-t-on d’une ville de rentiers et de gens de passage ? Ne peut-on imaginer d’autres perspectives où la diversité des corps et des portefeuilles, des lieux à caractère culturel et solidaire, y trouveraient une place garantie ?
Notre riposte à ces questions primordiales de politique générale se situe du côté de l’art, du « être » shakespearien, des émotions, de ces productions de biens immatériels qui se mesurent en sourires, en attachement à ces murs de l’Atelier du Plateau qui génère tant de joie collective.
C’est fort de ses vingt ans d’explorations, d’aventures artistiques atypiques et pluridisciplinaires, d’amitiés innombrables nouées dans la joie des débats et des combats, que nous ouvrons cette saison d’anniversaire et de danger redoutable.
« Vingt ans d’amour c’est l’amour fol » .
Les projets que vous trouverez rassemblés dans ce programme parlent d’eux mêmes. Il y est question de l’orient, de transgression, de joie populaire, de confiance extrême, d’arts bâtards. On chantera les changements climatiques, on sera tour à tour Jungle, Pelouse, Tournesol, comme un écho à notre attachement aux fleurs des villes. On trouvera dans notre médersa laïque aussi bien des habitués qui aiment s’affiner ou s’affirmer dans ce lieu, que des pousses sauvages rencontrées par vent arrière dans l’inattendu des dérives du voilier.
Rêvons peut-être, rêvons toujours, rêvons d’un nouveau cycle de vingt saisons fécondes en votre compagnie.

Matthieu Malgrange