Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°51
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J’écoute un disque de Dead can Dance, un vieux groupe entre new wave, pop décadente et chant mystique, les morts peuvent danser. C’est une nouvelle année, une année tournant, celle où l’on passe les sas, celle où les mers s’ouvrent après des hivers de révolte, celle des mues.

Voilà presque quinze ans, Gilles Zaepffel, âme animée de ces lieux, disparaissait brutalement, nous laissant l’héritage du feu brûlant d’un lieu de vie et d’amitié, et orphelin de nos autres destins. Etre attaché à un lieu, cela commence par le tumulte de la vie puis vient l’expérience de la disparition - et sa troupe de fantômes si affectueusement vitalisée au théâtre - comme corrélation du vivant. Ce sont les vingt ans de l’Atelier du Plateau, marque tenace de résistance, de patience à construire un lieu ouvert aux marges de l’art, de persévérance à jongler avec de précaires subsides, de forces collectives à inventer des horizons et rencontres inattendus. Ce lieu a vu des mariages de cœur, des couples se former, des naissances, des grandissures d’artistes, des exilés, des grâces, des ivresses, des débordements, des fêtes, des recherches, des rires qui battent le ventre et déforment le visage.

Ce programme ne déroge pas à ce désir d’accueillir de nouvelles voix et corps, comme si inlassablement ce lieu se formait et se déformait au gré des traversées affectives qui lui enflamment les murs. Ainsi, de banquets musicaux en concerts littéraires, de fête d’anniversaire en Féria théâtrale, de plongée pianistique en one woman show circus, on ouvrira les vannes aux bruits du présent.
C’était Noël et quelqu’un de proche décidait d’en finir avec la vie. Quelqu’un qui est venu battre de vie l’Atelier du Plateau. Un artisan de la musique qui labourait, chez nous, son champ de futs et cymbales.
La mort et la vie se posent dans leur radicalité, comme les poèmes tentent de nous accompagner dans les insondables questions de sens. Un lieu pour parler des vivants, pour leur donner un espace, pour que cette vitalité des bizarres, des gredins, des majnuns, puissent trouver un abri. Et vous dire et redire que l’amour est le ferment, le seul bien qui nous relie.
Peut-on parler ici de l’incroyable violence que l’on subit parfois au détour d’une mort, d’un geste déplacé, d’un mot de mépris ? Si tout cela n’a rien de constitutivement semblable, il n’empêche que nous tentons de comprendre tous ces gestes et parfois, à tenter bêtement, d’y trouver une raison d’être. Notre lieu n’est fait que de la chair de la femme et de l’homme, de ces mains, voix, corps, paroles qui péremptoirement nous obligent à les regarder et écouter.
Est-ce que nous sommes encore debout ? Est-ce que je peux t’appeler à deux heures du matin pour te dire que tu comptes pour moi, est-ce que tu veux vieillir avec moi, est-ce que tu veux grandir près de mon aile ? Vingt ans de lieu c’est être père, frère, enfant, et compter sur vous pour que ça puisse durer une éternité.
La musique et le texte comme de grands consolateurs. Allons donc voir du côté des jeux de mots, des anacoluthes, des contrepèteries, des anagrammes, des paillardises, du langage, de l’échange, de la conversation, de la représentation pour continuer notre aventure collective. Jouons sans injonction. Un lieu pour faire comme il peut, le mieux à plein !
Salut les copains, salut mon copain.

Matthieu Malgrange