Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°52

Dès que la fin de l’été se pointe avec son grand néon de rentrée, il me revient une question obsédante et vertigineuse, déconcertante de simplicité : À quoi ça sert un lieu de spectacle, un théâtre, un tiers-lieu, une friche, une fabrique de culture et d’art, un centre dramatique national de quartier ? Apparemment c’est dur à nommer, à ranger dans une case, ce qui prouve qu’il a probablement une part d’indomptable, une bactérie libertaire en son sein.

À quoi ça sert ? Je rêve à haute voix. Il y a un enfant dans le théâtre de mon rêve, à qui le mot théâtre ne suffit pas. Voilà l’enfant qui désarticule les mots pour les mettre en pièce et construire de sa syntaxe souple un réel à sa hauteur. « Lorsque l’enfant était enfant, Il marchait les bras ballants, Il voulait que le ruisseau soit rivière, Et la rivière, fleuve, Que cette flaque soit la mer ». Je rêve de l’enfant, du poème de Peter Handke, des ailes du désir de Wim Wenders. Dans le théâtre, il y a cet enfant pour qui toutes les histoires sont possibles, plausibles, une mer de récits. Dans mon rêve, le théâtre, dont le nom est imprononçable, est l’abri de toutes les fictions, du ru au fleuve, de l’avenue à la sente, du tertre au haut sommet. Il se confond avec l’enfant et le poète. Il est aussi l’abri de la cuisinière, du spectateur, de la musicienne, du monstre, de l’artiste, de l’administratrice, de la veilleuse, de l’accueilleuse, du lessiveur, du chômeur, de celui et celle qui rêve à pleine main le quotidien de ce théâtre d’orgueil qui n’arrive pas à avoir un nom à sens unique.

Me voilà en plein été sur ma barque à rames à sillonner les deux hectares de mer qui sont, selon les jours et l’imaginaire, un lac clément ou la houle des 40e rugissants. À quoi ça sert ? La ritournelle s’agite tandis que je remonte mon casier où, par le hasard, s’est enroulé un poulpe de petite taille. Je n’en ai jamais vu. Je ne sais pas comment le sortir du bourbier dans lequel il s’est mis. Ses yeux de chat me regardent droits, malicieux, et de lui-même, il sort par les mailles du casier. Le prisonnier a attendu d’être pris pour montrer qu’il pouvait s’évader.

Sa beauté de pierre, sa danse à huit jambes, ce poulpe est fascinant. Qu’est-ce à dire ? « Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance, Et elle y vibre toujours ». Je rêve du poulpe, de l’enfant et du théâtre. A eux trois, ils tirent les oreilles du réel, lui épilent sa malfaisance. Qu’entend-on ? On glane que bientôt plus de 30% de la population mondiale vivra sous le seuil d’eau nécessaire à la survie individuelle, que de l’avis général de plusieurs organismes non gouvernementaux, la France n’a jamais été aussi répressive et hors-la-loi dans sa façon étatique de répandre la violence sur les manifestants qu’ils soient retraités, lycéens, étudiantes, travailleurs ou personnes de la société civile, et que pour tous ses gestes aucune condamnation n’est tombée. Un capitalisme sauvage parade dans sa toge d’imperator, un moustique tigre s’annonce comme futur problème sanitaire, une Amazonie brûle dans la quasi indifférence, des algues vertes tueuses surgissent, une partie de l’Europe jette à la mer les héroïques migrants… La liste des terreurs est longue, n’en jetez plus, la peur essaye de dompter l’enfant, d’enlever le théâtre au théâtre.

Pour cette nouvelle saison, nous accueillerons les colères et les amitiés, la musique survoltée, le cirque du futur, la science-fiction du quotidien et bien d’autres qui nous surprendront. Notre théâtre, s’il en est, n’est pas de solitudes à désarmer, mais d’enfants rêveurs, révoltés, des suractifs, des rentre-dedans, des amoureux, des cascadeurs du rire, des vigies. Notre théâtre est un lieu de foire, de débat, de ce qui peut, par la marge, inventer des récits, des questions, du collectif.

Comment concilier la tension entre les récits de la fin du monde et ceux de l’utopie ? Comme le soulignait la journaliste tout-terrain Elodie Maillot dans une de ses émissions radiophoniques sur Woodstock « pendant que 540 000 jeunes Américains s’enlisaient au Vietnam, 500 000 filaient vers Woodstock ». Alors continuons par nos gestes à croire encore que l’utopie et les expériences alternatives ne sont pas des espèces en voie d’extinction, que le théâtre, l’enfant, la poésie, la musique et l’ivresse sont les voies du futur.

Matthieu Malgrange

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Dès que la fin de l’été se pointe avec son grand néon de rentrée, il me revient une question obsédante et vertigineuse, déconcertante de simplicité : À quoi ça sert un lieu de spectacle, un théâtre, un tiers-lieu, une friche, une fabrique de culture et d’art, un centre dramatique national de quartier ? Apparemment c’est dur à nommer, à ranger dans une case, ce qui prouve qu’il a probablement une part d’indomptable, une bactérie libertaire en son sein.

À quoi ça sert ? Je rêve à haute voix. Il y a un enfant dans le théâtre de mon rêve, à qui le mot théâtre ne suffit pas. Voilà l’enfant qui désarticule les mots pour les mettre en pièce et construire de sa syntaxe souple un réel à sa hauteur. « Lorsque l’enfant était enfant, Il marchait les bras ballants, Il voulait que le ruisseau soit rivière, Et la rivière, fleuve, Que cette flaque soit la mer ». Je rêve de l’enfant, du poème de Peter Handke, des ailes du désir de Wim Wenders. Dans le théâtre, il y a cet enfant pour qui toutes les histoires sont possibles, plausibles, une mer de récits. Dans mon rêve, le théâtre, dont le nom est imprononçable, est l’abri de toutes les fictions, du ru au fleuve, de l’avenue à la sente, du tertre au haut sommet. Il se confond avec l’enfant et le poète. Il est aussi l’abri de la cuisinière, du spectateur, de la musicienne, du monstre, de l’artiste, de l’administratrice, de la veilleuse, de l’accueilleuse, du lessiveur, du chômeur, de celui et celle qui rêve à pleine main le quotidien de ce théâtre d’orgueil qui n’arrive pas à avoir un nom à sens unique.

Me voilà en plein été sur ma barque à rames à sillonner les deux hectares de mer qui sont, selon les jours et l’imaginaire, un lac clément ou la houle des 40e rugissants. À quoi ça sert ? La ritournelle s’agite tandis que je remonte mon casier où, par le hasard, s’est enroulé un poulpe de petite taille. Je n’en ai jamais vu. Je ne sais pas comment le sortir du bourbier dans lequel il s’est mis. Ses yeux de chat me regardent droits, malicieux, et de lui-même, il sort par les mailles du casier. Le prisonnier a attendu d’être pris pour montrer qu’il pouvait s’évader.

Sa beauté de pierre, sa danse à huit jambes, ce poulpe est fascinant. Qu’est-ce à dire ? « Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance, Et elle y vibre toujours ». Je rêve du poulpe, de l’enfant et du théâtre. A eux trois, ils tirent les oreilles du réel, lui épilent sa malfaisance. Qu’entend-on ? On glane que bientôt plus de 30% de la population mondiale vivra sous le seuil d’eau nécessaire à la survie individuelle, que de l’avis général de plusieurs organismes non gouvernementaux, la France n’a jamais été aussi répressive et hors-la-loi dans sa façon étatique de répandre la violence sur les manifestants qu’ils soient retraités, lycéens, étudiantes, travailleurs ou personnes de la société civile, et que pour tous ses gestes aucune condamnation n’est tombée. Un capitalisme sauvage parade dans sa toge d’imperator, un moustique tigre s’annonce comme futur problème sanitaire, une Amazonie brûle dans la quasi indifférence, des algues vertes tueuses surgissent, une partie de l’Europe jette à la mer les héroïques migrants… La liste des terreurs est longue, n’en jetez plus, la peur essaye de dompter l’enfant, d’enlever le théâtre au théâtre.

Pour cette nouvelle saison, nous accueillerons les colères et les amitiés, la musique survoltée, le cirque du futur, la science-fiction du quotidien et bien d’autres qui nous surprendront. Notre théâtre, s’il en est, n’est pas de solitudes à désarmer, mais d’enfants rêveurs, révoltés, des suractifs, des rentre-dedans, des amoureux, des cascadeurs du rire, des vigies. Notre théâtre est un lieu de foire, de débat, de ce qui peut, par la marge, inventer des récits, des questions, du collectif.

Comment concilier la tension entre les récits de la fin du monde et ceux de l’utopie ? Comme le soulignait la journaliste tout-terrain Elodie Maillot dans une de ses émissions radiophoniques sur Woodstock « pendant que 540 000 jeunes Américains s’enlisaient au Vietnam, 500 000 filaient vers Woodstock ». Alors continuons par nos gestes à croire encore que l’utopie et les expériences alternatives ne sont pas des espèces en voie d’extinction, que le théâtre, l’enfant, la poésie, la musique et l’ivresse sont les voies du futur.

Matthieu Malgrange