Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°53
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Depuis plus de vingt ans que l’Atelier du Plateau se métamorphose au gré des griffures du temps, de ses tentatives et explorations pour créer d’autres regards sur le monde, d’autres considérations sur les identités de chacun.e, d’autres contrats sociaux, d’autres spectacles plus vivants de diversité et d’urgence, d’autres liens avec le territoire, sans compter les nombreux renouvellements d’équipe, les disparus à la pelle, les transformations du quartier du Plateau et plus généralement de Paris, l’impossibilité pour le plus grand nombre à vivre et habiter cette ville, nous voilà arrivés, semble-t-il, au plafond de notre croissance. Mais si, comme dirait le marathonien au bout de quarante kilomètres, nous ne sommes pas fatigués mais encore ivres d’inventions et de bricolages, force est de constater que notre modèle économique, mélange subtil d’une partie importante de subventions publiques et de recettes privées issues notamment de la billetterie des spectacles, a apparemment atteint son point d’interrogation.

Nous organisons près de cent représentations par an, des festivals autour des arts du cirque, de la cuisine, et des musiques, des débordements spectaculaires dans le quartier et au Parc des Buttes-Chaumont, nous invitons, chaque année, plus de deux cents artistes de tous âges, tous genres et de tous horizons à s’inscrire dans nos murs, nous organisons des ateliers de pratiques artistiques, des visites commentées avec les centres de loisirs et écoles du quartier, nous ne comptons ni nos jours, ni nos heures, ni nos humeurs, ni nos peurs, ni nos points retraites, ni nos ras-le-bol, ni nos grandes joies à donner du sens, à partager des émotions, à sentir les battements du monde depuis cette belle bizarre qu’est l’Atelier du Plateau.

Mais voilà qu’aujourd’hui cette façon de faire est en crise. Comment déployer cette pléthore d’activités en conservant l’alacrité et l’engagement d’équipes permanentes sursollicitées, aux rémunérations peu reluisantes ? En guise de réponse, quelques voix de bons conseils nous exhortent à baisser notre rythme de travail et notre intempérance à la programmation. Dans cette société malade de l’accélération, du toujours plus, cette incitation au freinage et à la décroissance n’est-elle pas une piste séduisante pour préserver à la fois la qualité de notre travail, les ressources humaines à son service, et notre jonglage économique ? D’un autre côté, notre intuition nous conduit vers la nécessité quasi organique d’innover, de tenter encore, de tenter mieux, d’accueillir plus d’artistes, d’inciter à plus de débats, d’échanges, d’écouter les bruissements des rêves de chacune et chacun. Que faudrait-il donc changer pour entrevoir un avenir durable, un théâtre conjuguant le droit du travail et le droit de rêver, le trop et le moindre ?

Pour débuter cette nouvelle année, gageons d’accueillir dans notre lieu-millefeuille des imaginaires qui télescopent le réel, des désordres qui bousculent les certitudes rogues, des rires à grande gargamelle. On y croisera de l’hiver au printemps des femmes guerrières, des femmes cerf, des femmes canons, des brutes, des militant.e.s, des vieux légumes, des gilets jaunes, une grande paella, des musiques de chambre et de l’exode, des moulins à vent, des marionnettes, des grandes tables, de l’inouïe, et une grande Féria participative qui nous conduira de Paris à Saulx-les-Chartreux.
En vous souhaitant une belle décennie et au grand plaisir de vous accueillir un peu, beaucoup, dans notre grand bazar 2020.

Matthieu Malgrange