Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°54
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Quelle drôle d’année, quel drôle d’été. Et pourtant les moustiques étaient ponctuels au rendez-vous des vacances, les coups de soleil n’ont pas cessé leurs activités diurnes, les barbecues ont tourné à plein régime tout comme les campings, les loueurs de vélos, les grilles de mots-fléchés, les spécialités gastronomiques du coin. Sans compter les clichés postés ici ou là où l’on voit l’un ou l’une affalé.e très dignement sur une serviette de plage, enfourchant une moto sauvage, marchant sur le crâne chauve d’une montagne, avec, en arrière-plan, sa vue imprenable et envieuse sur un golfe, un pic, un champ de blé, une rivière. Top, bellissima, ouf, waouh ! Il a même plu, fait frais dans la Manche, et il y a toujours du Roquefort dans les caves de Roquefort-sur-Soulzon, c’est dingue ! Pendant ce temps-là, la terre se réchauffe à grande vitesse, la pollution a repris ses jets de particules, la neige a déserté les hautes cimes, le masque est devenu une nouvelle peau, les frontières ont renforcé leurs interdictions de circuler, tandis que la bourse et les prix des logements s’envolent encore un peu plus. Qu’est-ce à dire ? Dans quel film d’anticipation vit-on ? C’est comment qu’on freine cette course au désastre ? Des alternatives sont-elles possibles ? Et l’art, la culture, ça pousse encore ?

Depuis le déconfinement, l’Atelier du Plateau a repris doucement ses activités en accueillant des artistes et compagnies en résidence, en programmant des concerts et spectacles, aux abords de notre salle, à l’extérieur. Au-delà de la catastrophe financière et les lourdes conséquences sur l’ensemble de la filière culturelle, c’est aussi un naufrage intime que de ne plus pouvoir jouer, représenter, être rassemblé.e.s entre celle qui fait et celui qui regarde, tout aussi agissant l’une que l’autre. Comme un pays sans amour. Alors on bricole, dehors, c’est déjà ça ! On a retrouvé, sur les trottoirs et les places de la ville, la joie de la représentation, du travail, du rire, de la rencontre, du public, de l’écoute, de l’amitié. C’est déjà bien.

En juillet dernier, je suis allé voir des spectacles en salle, j’ai pris le train, et continué comme tout un chacun sa vie quotidienne. C’est donc une expérience possible d’être spectateur masqué, d’être badaud masqué, d’être voyageur masqué, de devenir cet être à la fois muselé et protégé, caché et protecteur, attentif aux autres et comme défait de sa propre identité.

À quoi va ressembler notre nouvelle saison sous l’ère du masque et des gestes barrières ? Il est à parier que nous commettrons plein d’actes qui ne nous ressemblent pas, presque contre-nature avec notre projet, comme vous accueillir avec moult obligations à respecter, vous séparer les uns des autres, ouvrir le bar et la cuisine avec parcimonie. Et nous sommes inquiets que ces mesures, indiscutables sur le plan sanitaire, assignent le spectateur à une place passive et contrainte. Espérons que nous pourrons encore débattre et répandre nos salives en longues discussions et haïkus d’un soir. Espérons que ces mesures ne laisseront pas nos lieux comme hors-sol face aux problématiques du monde. Nous trouverons, avec vous, les astuces, les surprises pour troubler les obligations et se sentir rassurés. L’art est aussi un risque, une aventure, un acte pour faire tourner les limites en bourriques. Gageons d’être encore un lieu où le sens respire, où l’on peut circuler librement, où les colères sont saines et mobilisatrices, où tout ne devient pas lisse, poli et guidé par les mesures sanitaires.

Laissons aussi à l’imaginaire le droit de déposer un peu de saleté dans nos organismes pour aller mieux. Et plutôt que de foncer à un rythme frénétique, restons à l’amble, ce rythme animal tranquille et déterminé.

Matthieu Malgrange