Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°55

Une salle de spectacle sans spectateurs, c’est triste. Comme un dimanche soir d’hiver. Comme un train que l’on vient de rater. Comme un apéro zoom. Comme un couvre-feu à 18 heures. Une salle de spectacle sans spectateurs, c’est dramatique. Comme la fermeture d’un lit d’hôpital. Comme une bouffée délirante. Comme une rupture amoureuse. Une salle de spectacle sans spectateurs, c’est dangereux. Comme de tourner en rond chez soi. Comme un abus de pouvoir, un geste déplacé, un regard de mépris. Comme une loi sur la sécurité globale. Il est bien difficile de vous écrire depuis cette salle de spectacle sans vous. On peut rire de tout paraît-il, mais avec personne, c’est très gênant.

Tout est pourtant fin prêt pour vous accueillir. Depuis si longtemps qu’on vous attend. Quinze fois que l’on s’est préparé, que l’on a installé les petites et grandes chaises, mis les bouteilles dans le frigo, briqué sols et murs, repassé les costumes, branché les amplis, fait une italienne et une allemande, répété, répété, répété. Sans vous, le goût n’y est pas. Le cœur ne bat pas à la même vitesse. Ça ne sert à rien de s’entêter. Vous ne pouvez pas venir. On ne peut pas vous accueillir. Nous ne sommes pas essentiels. Voilà tout. C’est comme ça, ha, la la la la la. On oscille entre résilience et colère. Tout le temps. Saute d’humeur, pétage de plomb, dégoût, impuissance, surmenage, flou, flou rire, flou flou. Ô incompréhensible gouvernant, tu te flou de moi !

Dans les pages qui vont suivre, vous allez peut-être lire ce que vous ne pourrez pas voir et vous viendrez peut-être voir ce qui n’est pas encore écrit. Comment, en effet, fabriquer un programme quand chaque jour une décision arbitraire, un décret d’état, une contradiction vient écrouler tout ce que l’on a construit. Nous savons bien qu’il faudra encore et encore s’adapter, bouleverser le prévu, passer par les fenêtres, sous les portes, pour se retrouver. Nous sommes prêts. Nous serons Sisyphe pour recommencer à pousser le désir à chaque coup du sort, nous serons Antigone pour ne suivre aucun ordre, Ulysse pour ne jamais désespérer du temps qui nous sépare de vous, nous serons irréalistes, naïfs, entêtés, bordéliques, super vivants.

Ainsi, nous avons fait le choix de vous présenter une programmation presque traditionnelle. Nous avons demandé à tous les artistes de la saison d’écrire un billet d’humeur, une carte postale du présent pour raconter autrement leur projet. Pour simplement vous donner des nouvelles. Nous avons fait le choix pour ce programme de ne mettre ni dates, ni horaires. Ils resurgiront en même temps que vous. Sur notre site internet et par télépathie. Et si vous n’avez pas internet ou que vous avez fini par écraser votre box lors d’une allocution ministérielle, appelez-nous, écrivez-nous, passez nous voir. D’autant plus que nous avons imaginé plusieurs projets qui font appel à votre participation. Ouvrir. S’ouvrir. On ne pense qu’à ça. A tout de suite.
Matthieu Malgrange