Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°56

Bon ben mon gars, c’est comment la rentrée pour toi ? Un doigt dans l’été et l’autre dans le merdier ? Tu fais comment avec le passe sanitaire ? T’as ajouté la clause dans les contrats ? T’as téléchargé l’application ? T’es responsable ou pas ? Au fait, tu sais comment ça s’écrit passe sanitaire, avec un e, un .e ou sans e ? Parlons d’orthographe, ça nous évitera de parler des sujets qui fâchent. C’est tout de même un peu limite cette façon de s’immiscer dans la santé de l’autre, dans son intimité. T’imagines tu rencontres quelqu’un et la première question que tu lui poses c’est : dis-moi ça va ton colon ?

T’as bonne mine, dis-donc, bronzé, magnifique. T’as l’air tout de même un peu fatigué. Ou chiffonné. C’est peut-être ce pull gris, ça ne te met pas en valeur. Un peu ploum, si tu vois ce que je veux dire. Je sais. T’as passé des vacances en famille. C’est rarement reposant cette affaire. Je sais. T’as bossé tout l’été. Et puis il n’a pas fait beau. Le plus humide et frais depuis 2011. Mais si on veut positiver, c’est mon cas, c’est signe que le réchauffement climatique n’est pas encore opérationnel. Je dirais même qu’il est derrière nous. Alors, pourquoi tu fais la gueule, c’est pas la fin du monde ! Réveille-toi, ouvre ta fenêtre et tes oreilles. 6 points de croissance, le chômage qui recule, plus de 49 millions de vaccinés, le prolongement de l’année blanche pour les intermittents, la bourse à son plus haut niveau depuis 2000, une récolte miraculeuse de mirabelles, franchement c’est une super rentrée. Je me frotte les mains. Sans compter une kyrielle de créations magnifiques dans les salles de spectacles. En plus c’est l’innovation générale. On joue partout. Devant les théâtres, derrière, sur les places, dans les cours, chez l’habitant, sur les pas de portes, dans les jardins, sur les bateaux, les aires d’autoroute, c’est génial, c’est l’euphorie ! On rencontre des tas de gens en pleine forme, et toi t’es là avec ton truc qui ne passe pas, ta boule coincée, tu fais ta pie crevée ! Je t’entends qui marmonne. La pénurie de matières premières, 10% de plus d’allocataires du Rsa, des pluies dévastatrices un peu partout, l’explosion des consultations en psychiatrie, des prisons surpeuplées, la dette à rembourser, le prix des places de spectacles. T’es pénible à casser l’ambiance ! Ecoute-moi ! Avant y’avait pas de poulpes ou presque dans le Morbihan. Et paf, cet été, une invasion de Pénestin à Plouhinec. Conséquence : plus un crabe à l’horizon. Les poulpes ont tout bouffé. Paraît que c’est l’eau qui a pris un demi demi degré. Le Ph a baissé et l’acidité a monté. Un truc comme ça. Enfin elle reste très froide. Mais franchement le poulpe en salade, grillé, à la plancha, au gingembre c’est quand même super bon. Alors pourquoi tu tires la sonnette d’alarme ? Profite nom de dieu, jouis un peu au lieu de nous démoraliser. On a besoin de positiver, tu m’entends ? Et toi, tu restes planté là avec ta petite douleur, ton entaille.

C’est avec des humeurs paradoxales que nous débutons notre nouvelle saison. Comme si le Joker cohabitait avec les Bisounours. Pour résister à cette schizophrénie d’époque, à cette aporie permanente entre nos valeurs humanistes et les obligations d’État, nous prendrons la tangente vers le pays du spectacle, cette île imaginaire où l’on arrive toujours à bricoler du bonheur collectif.

Impatients, fébriles et tellement vivants, nous vous attendons pour rallumer la lumière de nos utopies.
Matthieu Malgrange