Centre Dramatique National de Quartier
  édito n°58

Il est des rentrées où j’aime à plonger dans le rétroviseur, croire que les petites histoires et sensations glanées sous les feux d’un Hélios déchaîné pourraient éclairer les drôles d’états qui me traversent. Ce n’est pas très avouable mais je me demande régulièrement ce qui est arrivé au monde pour qu’il ait cet air étrange et parfois méphitique.

Je me souviens de mon passage au festival d’Avignon et d’y voir des grappes de gens heureux, marchant d’un pas déterminé, comme aimantés par un feu d’artifice, vers des lieux de spectacles. J’ai vu des salles pleines, enthousiastes, les gens applaudissant le plus souvent debout, ovationnant ce qu’ils voient et peut-être ce qu’ils sont. Des gens à la verticale, vivants, choyant leurs presque surprises d’être à nouveau rassemblés. Alors même si la diversité des corps n’est pas vraiment au rendez-vous, même si les statisticiens font état de baisses drastiques de la fréquentation des lieux culturels, ne gâchons pas ce débordement de joies simples.

J’ai vu d’excellents spectacles, tant au niveau de la qualité des interprètes que des mises en scène, avec des récits limpides, incisifs, astucieux, en belle résonance avec ce qui traverse l’époque. J’avoue un ébahissement du savoir-faire de tous ces créateur.trice.s. Et pourtant quelque chose est resté à quai. Une émotion qui n’advient pas. Un ennui qui gagne. Comme si un filtre auto-tune s’était glissé pour gommer les âpretés, les ratés, les inconvenances des spectacles et de leurs acteur.trice.s. Peut-être me manquait-il ce pivot, cette forcenée capable de renverser la table, le sens, les mots, de me donner d’un geste et la crainte et la ferveur de son art. J’en suis sorti rêvant d’un théâtre, si ce n’est sale, habité par la puissance de la fête et du mystère. Qu’est-ce à dire ?

Je me souviens d’être dans ce camping des monts d’Arrée, un endroit perdu au fin fond de la Bretagne elfique, habité par des lutins d’aujourd’hui, ces magnifiques marginaux avec de la gueule, de la soif, des camions aménagés, des enfants en liberté, si loin, si proche d’Avignon. Dans ce lieu de tourbes, de chaos rocheux, d’épicéas inflammables, voici que débarque Paul le marcheur. Il est parti voilà un mois de Caen. Il marche seul, sac à dos et hamac, loin des foules, pour rejoindre la presqu’Ile de Crozon. Il a déjà marché plus de mille kilomètres. Un mois et demi s’était-il dit, mais il sera en avance de 4 jours à la fin de son voyage. Entre 30 et 40 kilomètres par jour. Il prend des cartes dans les offices de tourisme, des douches dans les campings, va au resto ou se fait un petit sandwich, lit des bouquins politiques, a grandi à Périgueux, a fait des spectacles, 6 ans d’intermittence derrière lui, il n’aime plus ce statut, cette façon de passer son temps à rentrer dans les cases. Il fait une pause. Il a eu des problèmes psychologiques qui l’ont amené en arrêt de travail. Son père est charpentier. Il va lui donner son corps de jeune pour porter les bastaings et laisser la compote qui fait office de dos à son père se reposer. Je vais lui donner mes mains ! dit-il. Et là dans ce camping, au milieu de nulle part, à l’heure du café, voilà qu’une rencontre a lieu, un découvrement mutuel. Qu’est-ce à dire ?

Ce n’est pas facile de trouver les accords pour habiter l’art et le monde d’aujourd’hui, de dépasser les chapelles et les tentations de l’entre soi, de croire encore et encore que les mots des poètes de scènes et de rues sont alchimiques, transformant les crasses en tendresses, qu’une histoire c’est une bibliothèque qui s’ouvre.

J’ose espérer que l’Atelier du Plateau, celles et ceux qui l’animent, le fréquentent, le nourrissent, auront à coeur de mettre un grand bout de vie dans leurs spectacles, de laisser entrer par la grande porte les fêlures de tous les Paul, de nous rendre les sourires perdus de nos éloignements.

Matthieu Malgrange